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La charte d’Amiens

Publié le 2 juillet

Dès qu’il a commencé à s’organiser, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, le mouvement ouvrier s’est fixé deux objectifs bien distincts : d’une part, la défense des intérêts immédiats (essentiellement matériels) des travailleurs et, d’autre part, un objectif à plus long terme, l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme, l’émancipation de toute l’humanité autrement dit la fin de la division de la société en classes et la construction d’une société libre et égalitaire. Le premier de ces objectifs est clairement réformiste ; il s’agit, dans le cadre de la société en place, d’obtenir par la négociation des améliorations visant le mieux être des salariés, ce qui revient à faire évoluer les règlements et les lois dans un sens qui leur soit favorable.

Ces améliorations ne peuvent être obtenues qu’à l’issue de négociations avec les patrons ou les représentants de l’état et tous les efforts entrepris par les salariés, mouvements sociaux, grèves, etc n’ont alors pour objet que de créer un rapport de force obligeant les patrons ou les représentants de l’état à s’asseoir à la table de négociation, et permettant aux représentants des travailleurs d’engager la négociation en position favorable. Le deuxième objectif, lui, est clairement révolutionnaire : il s’agit, ni plus ni moins de détruire de fond en comble le système social existant et de le remplacer par un système radicalement différent. Le problème est que ces deux objectifs sont inconciliables : dans n’importe quel domaine, un préalable à toute négociation est que les négociateurs acceptent le cadre, les règles et les objectifs de la négociation, or les intérêts affichés de la classe ouvrière consistent en la dissolution de la classe dominante qui a organisé toute la société pour assurer domination sur la classe exploitée.

Pour les organisations regroupant les travailleurs, toute négociation est donc une renonciation à la révolution sociale, c’est un renforcement du système existant. Vouloir l’abolition du système capitaliste, c’est vouloir la mort des entreprises qui sont l’un des maillons clefs de ce système, or tout individu obligé de vendre sa force de travail pour satisfaire ses besoins concourt ce faisant à la bonne santé de l’entreprise qui l’emploie et au développement du système économique global. Les salariés savent parfaitement que leur niveau de vie est d’abord lié à la bonne marche de l’entreprise qui les paye, que pour que leur salaire soit versé, il faut que cette entreprise, soit économiquement saine et très souvent ils entretiennent avec elle un rapport d’amour-haine. Plus généralement, le taux de chômage, les niveaux de l’inflation et des salaires dépendent en dernier ressort de la santé de l’économie. Les conditions matérielles des travailleurs sont donc liées à la santé du système global, et pourtant leur intérêt est la mort de ce système parce qu’il y sont exploités, dominés, maltraités.

Ainsi, la profession de très nombreux travailleurs les oblige à prendre des risques, à sacrifier leur santé et parfois leur vie (maladies professionnelles, accidents du travail) pour satisfaire les intérêts économiques de l’entreprise, d’autres travaillent à produire des biens ou des services constituant des dangers pour la santé et le bien-être à terme des populations (armes, nucléaire, pesticides etc). Ce système économique est non seulement injuste et inégalitaire, mais il est aussi pervers, car le sort des travailleurs exploités est en apparence lié à celui de leur exploiteur et ils sont, pour satisfaire leurs besoins essentiels, obligés de faire des choses absolument contraires à leurs intérêts Les travailleurs se trouvent dans la situation de galériens condamnés à ramer enchaînés à leur banc de nage ; si la galère coule, ils meurent avec elle. Pour dépasser cette contradiction, le mouvement ouvrier a imaginé plusieurs solutions. Pour les marxistes, seul le parti de la classe ouvrière formé de militants conscients a les capacités nécessaires pour abattre la société bourgeoise, les syndicats regroupant la masse des travailleurs doivent s’occuper uniquement de la défense des intérêts matériels immédiats des travailleurs.

Selon la vulgate marxiste, le capitalisme doit s’effondrer de lui-même, miné par ses contradictions internes ; pour hâter ce jour, le parti de la classe ouvrière doit s’emparer de l’appareil d’état (pour les marxistes l’état n’est qu’un simple instrument au service de la classe dominante) par le biais des élections (par exemple) puis instaurer une période de transition nécessaire pour briser les résistances, abolir les classes sociales et convaincre la population des bienfaits de la révolution. Dans cette conception, le syndicat est réduit à un rôle subalterne ; soumis au parti, il s’interpose entre la masse des travailleurs, les patrons et l’état. Il représente tous les travailleurs, négocie en leur nom des accords avec patronat et état. La conception des anarcho-syndicalistes est radicalement différente : pour eux, l’état n’est pas qu’un instrument, il est un élément essentiel de la société capitaliste ; c’est lui qui protège les classes dominantes de la colère des classes dominées (on l’a encore vu lors de la crise des gilets jaunes), c’est lui qui par tous les moyens (violence ou prébendes) va obliger les classes dominées à accepter leur statut, c’est lui qui quand c’est nécessaire va réprimer les révoltes des classes pauvres. Sans l’état, le système capitaliste s’effondre immédiatement.

L’état est si étroitement dépendant de la société de classe que lorsque, à la suite d’une révolution, les classes sociales sont abolies, c’est autour de l’état subsistant que se recrée une classe dominante (exemple, la Russie après la révolution de 1917). Un état ne peut pas exister dans une société sans la domination d’une classe sur les autres et une société divisée en classes inégales ne peut pas exister sans état. Pour les anarchistes, tout changement de société implique d’abord l’abolition de l’état, toute collaboration ou négociation avec l’état est impossible. En conséquence, la seule organisation pouvant permettre d’abolir la société de classe est un syndicat ayant pour objectif la révolution sociale. C’est l’outil essentiel qui, par un long travail d’éducation, va élever le niveau de conscience des classes exploitées, qui va leur montrer qu’une révolution sociale est non seulement possible, mais également désirable et nécessaire. Le syndicat est uniquement l’outil des syndiqués, en aucun cas il ne prétend représenter tous les travailleurs, il les accompagne, mais seule l’assemblée réunissant l’ensemble des travailleurs peut négocier avec des patrons et signer des accords. Pour un syndicat anarchosyndicaliste, l’abolition du système capitaliste est le but essentiel, l’unique moyen pour obtenir une amélioration réelle des conditions de vie de la classe ouvrière.

Toute amélioration des conditions matérielles obtenue dans le cadre du système capitaliste ne peut être que momentanée, partielle : le patronat disposant de nombreux moyens pour l’annuler. Bien sûr, des combats peuvent être engagés pour obtenir des avancées en termes de droits sociaux, mais ces luttes sont vues comme des moments de la guerre contre l’exploitation patronale, des étapes indispensables dans la construction du rapport de force qui va permettre de renverser le système. Elles ne constituent pas un but en soi, la seule finalité est la révolution sociale. Pour améliorer les conditions de vie des travailleurs, le mouvement syndical anarchosyndicaliste fait beaucoup plus confiance à ses propres forces en faisant la promotion des valeurs de solidarité et d’entraide et en développant la création de coopératives, mutuelles, caisses de retraites… gérées par les travailleurs eux même appliquant ainsi le mot d’ordre de la première internationale « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux même ».

Ces deux tendances principales, marxistes et anarchistes, ont été dominantes dans la classe ouvrière française jusqu’au début du vingtième siècle. Malgré l’étendue de leurs divergences, elles ont cohabité jusqu’au 13 octobre 1906, date où elles s’accordèrent sur un texte de compromis qui rejetait en dehors de l’entreprise la lutte pour la transformation de la société. Ce texte, connu sous le nom de Charte d’Amiens, pose les bases du syndicalisme révolutionnaire. Soucieux de préserver l’unité du mouvement ouvrier et d’empêcher le développement des « sectes politiques ou religieuses » en son sein, les leaders anarchistes du mouvement ouvrier de l’époque acceptèrent que le syndicat se consacre uniquement à la défense des intérêts immédiats des travailleurs. En limitant le champ d’action du syndicalisme uniquement à l’entreprise et en définissant le champ du politique (et donc de la transformation sociale) comme tout ce qui est extérieur à l’entreprise, la mise en application de ce texte a assuré la domination du courant marxiste sur le mouvement ouvrier en France.

Au fil du temps, le mouvement syndical a développé de plus en plus de liens avec l’appareil d’état au point de ne plus être aujourd’hui qu’un simple partenaire, parfois remuant, de l’état qui pour prix de sa compromission lui a confié la fonction d’être le gardien du mouvement social. La référence à la lutte finale, à l’émancipation des travailleurs est devenu un slogan creux, seulement utilisé pour décorer les banderoles des manifestations du premier mai. L’abandon par toutes les centrales de toute référence à une transformation révolutionnaire de la société, leur transformation en organisations réformistes uniquement soucieuses d’obtenir des améliorations dans le cadre du système existant, va les obliger à revoir complètement leur stratégie, leur rapport à l’état et même leur rapport aux travailleurs. Leur objectif sera désormais d’arriver en position de force à la table de négociation, de faire entendre leur voix dans les instances qui élaborent les règlements et les lois.

Le développement de la conscience de classe parmi les travailleurs, leur éducation en vue de la construction d’une société libre, toutes tâches primordiales pour les syndicats d’avant 1906 deviennent à présent anecdotiques : les travailleurs ne sont plus vus que comme des masses de manœuvre à mobiliser en vue des négociations. Et parce que la négociation est le moment où tout se joue, parce que la loi ou le règlement sont des affaires de spécialistes, les syndicats vont s’équiper d’armées de professionnels de la négociation, d’experts, d’avocats, de juristes etc La défense des salariés est devenue un service assuré par des professionnels rémunérés et les syndicats sont devenus des entreprises qui comme n’importe quelle entreprise participent du fonctionnement du système.

La charte d’Amiens est donc ce moment où les syndicats ont commencé le long processus d’intégration dans le système économique global pour en arriver à ce qu’elles sont aujourd’hui, un des éléments essentiels de ce système de domination, des faux amis des travailleurs . Partout dans le monde on a assisté à cette évolution ; le système a absolument besoin pour assurer sa pérennité d’organisations en charge de la gestion du social et là ou des organisations révolutionnaires ont refusées d’évoluer dans ce sens (Espagne avant 1936, Argentine …) elles on tété exterminées.

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