À propos des récents drames de jeunes apprentis ou en observation morts au travail.
Depuis déjà quelques années, notamment via les réseaux sociaux, certaines personnes recensent les accidents du travail un peu partout sur le territoire français, qui auparavant, se trouvaient dans les petits encarts des faits divers sans importance des journaux régionaux. Généralement, les victimes de ces accidents se trouvent dans les métiers manuels et en particulier chez les ouvriers du BTP, souvent des hommes en intérim, avec une sur-représentation aussi bien des personnes proches de la retraite que des jeunes.
Sur le territoire français, la scolarisation est obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans. À partir de cet âge-là, un mineur, peut commencer à « gagner sa vie ». Néanmoins, il est possible de commencer à travailler avant ses 16 ans : dès 14 ans, un adolescent peut s’il le souhaite travailler pendant ses vacances pour pouvoir se faire un peu d’argent de poche. L’apprentissage peut démarrer dès l’âge de 15 ans, en alternance avec le Centre de Formation des Apprentis (CFA), qui est mine de rien et objectivement une première vraie expérience professionnelle avec une rémunération (même si inférieure au SMIC …) et tout ce qui va avec le salariat. Donc l’apprenti est un salarié plus ou moins camouflé, et surtout plus facile et malléable à gérer et moins cher qu’un salarié adulte. Cette situation du travail des mineurs est légale et existe depuis longtemps.
Généralement, ceux qui commencent tôt à travailler sont issus des classes sociales modestes. Hé oui : l’école qu’elle soit de la République ou privée, fabrique encore de la reproduction sociale, combien d’enfants d’ouvriers dans les facs, les grandes écoles ? Les statistiques officielles, qui ne font jamais la une des grands médias, plus concernés par les questions identitaires ou géopolitiques, sont formelles : en 2025 la part d’enfants d’ouvriers diminue encore dans l’enseignement supérieur. Ces derniers forment seulement 8,7 % des étudiants à l’Université, 6,4 % dans les classes préparatoires aux Grandes écoles et 2 % des élèves des École normale supérieure (parmi les plus sélectives des grandes écoles) [1].
Depuis quelque temps, nous assistons à une recrudescence d’accidents de travail y compris mortels chez les jeunes, qu’ils soient apprentis, stagiaires et même des lycéens en « séquence d’observation ». Suite à la mort tragique d’un lycéen professionnel de Bagnols -en stage d’observation dans une entreprise de BTP, tout le monde politique de « gôche » s’est scandalisé, disant à qui voulait les entendre que la place des gamins est au lycée, pas dans les entreprises. Or ce sont les mêmes politiciens qui viendront nous dire « le travail manuel est dévalorisé, il faut renforcer l’apprentissage » … donc favoriser les « stages d’observations » pour inciter les jeunes à choisir cette voie scolaire. À un moment, il va falloir que les politiciens choisissent : soit l’école est un lieu d’émancipation individuelle – et dans ce cas, elle ne doit avoir aucun lien avec l’entreprise, soit elle sert avant tout à créer des futurs travailleurs, et dans ce cas il y a une continuité entre l’école et l’entreprise.
Aujourd’hui (et de tout temps en fait), malgré tous les grands discours, il est évident que l’école – et surtout les écoles professionnelles – sont un vivier pour les patrons pour y puiser leurs futurs salariés. Mais les entreprises ne sont pas conçues pour être des œuvres philanthropiques, elles existent pour faire avant tout de l’argent. Il suffit d’entendre ce que disent les patrons à propos de l’embauche des stagiaires ou d’apprentis : cela coute de l’argent, il faut les encadrer, c’est un investissement. Et qui dit investissement dit retour sur investissement. Cela explique que nombre de patrons voyous (et ils ne manquent pas dans le BTP, la restauration, les travaux agricoles, où se compte un grand nombre d’accidents du travail) appliquent à ces jeunes les mêmes méthodes qu’ils appliquent aux salariés adultes pour rentabiliser leur « investissement » dans les « ressources humaines » : cadences impossibles et donc dangereuses, absence de moyens de protections, etc. Il faut baisser le « coût » du travail, c’est-à-dire rogner sur la sécurité des travailleurs …
En ce qui concerne les jeunes, les patrons y sont d’autant plus encouragés que le décret « Rebsamen » (alors Ministre du Travail de Hollande et qui rappelons-le a été un cadre du Parti Socialiste avant de virer macroniste …) de février 2015, et les textes d’application qui s’en sont suivis, ont assoupli les règles d’embauche des apprentis affectés à des travaux dangereux (tels que travail en hauteur, manipulation de machine, exposition à des produits dangereux). L’employeur doit simplement déclarer à l’inspection du travail qu’il recrute des apprentis et spécifier les travaux qu’ils font. Cette déclaration n’est plus nominative, mais par lieu de travail. L’inspection du travail pourra ensuite vérifier, à l’occasion d’un contrôle normal, que les conditions de sécurité du jeune existent bien. Pour rappel, il y a en France 1845 agents (inspecteurs et contrôleurs du travail) qui exercent des missions de contrôle, soit 18,2 agents par département. Autant dire, vu leur manque de personnel, qu’ils ne viennent, souvent, vérifier les conditions de travail (apprentis ou pas) qu’après qu’un drame soit survenu… et en attendant, le patron peut continuer à « faire suer le burnous », ni vu ni connu…
Ne nous y trompons pas, un travailleur jeune ou vieux, mineur ou majeur est là avant tout pour suer du profit et cracher de la valeur du Capital, et doit se tenir cantonné à ça. Et malheur à celles ou ceux qui oseraient se mettre en grève pour oser réclamer leur seul droit à la sécurité ! Ils sont aussitôt taxés par les médias aux mains de la bourgeoisie de faignants, d’assistés… certes, me direz-vous, il y a les instances représentatives du personnel qui traitent de ces questions. Mais depuis la disparition des CHSCT (comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) et leur remplacement par les CSE (comités sociaux d’établissement), qui englobent un panorama de sujets plus large, cela revient à diluer les questions de sécurité, à leur consacrer moins de temps et donc in fine à minorer la prévention. L’existence d’une institution spécialisée comme les CHSCT, bénéficiant d’une dynamique autonome des autres instances représentatives a été pour beaucoup dans la prise en compte croissante des questions de santé au travail. L’accès à l’expertise que cette autonomie permettait, a aussi été un important levier au service de la mobilisation de la santé et la sécurité au travail. La disparition des CHSCT au profit des CSE s’est accompagnée d’une restriction des prérogatives et des moyens des élus de personnel qui n’en disposaient déjà pas de beaucoup, ce pourquoi le CNT-AIT est opposée depuis toujours à cette farce de pseudo-démocratie que sont les « instances représentatives » en entreprise. [2]
Car ne nous y trompons pas : la réalité, c’est qu’il n’y a pas de démocratie dans les entreprises. À la fin, c’est toujours le Patron qui décide, et son objectif, c’est de faire des profits, pas de prendre soin de nous. Travailleuse ou travailleur, nous sommes voués à courber l’échine devant le patronat, si nous voulons survivre à la dictature mondiale généralisée de l’économie. C’est cela que les jeunes doivent apprendre lors de leur formation, en stage ou en apprentissage : l’obéissance aux ordres du patron, même si ces ordres sont dangereux ou criminels. Et tant pis si - de temps en temps - il y a « de la casse », cela fait partie de la « normalité » du Capitalisme.
À nous, de nous battre pour nous réapproprier nos vies, combattons pied à pied contre la dictature du capital et de la marchandise. Non, ce n’est ni une normalité ni une fatalité, et que par l’organisation et l’entraide nous pourrons dans l’immédiat résister à l’exploitation, refuser les ordres ou situations dangereuses et retrouver notre dignité.
CNT-AIT - Toulouse | Anarchosyndicalisme !
Résistance Populaire Autonome