DU SANG & DES LARMES

WEEK-END A CARCASSONNE

Lundi 11 août 2008, par cnt // Justice/Injustice

Dimanche 29 juin 2008, c’est journée “portes ouvertes" dans la caserne du 3e
Régiment parachutiste d’infanterie
de marine (RPIMA), basé à Carcassonne. Le public familial est convié à
fêter l’armée française. Il va y avoir une démonstration.

Soudain, une rafale de FAMAS
fauche 17 personnes, parmi elles,
une fillette a le bras sectionné. Un
projectile traverse le coeur d’un
autre enfant pour finir par se loger
dans ses poumons. Il est âgé de
trois ans.

Du sang, des cris, des larmes, de
la panique... le spectacle "à blanc"
que voulaient donner les militaires
du 3e RPIMA est devenu réalité.
Une réalité guerrière : c’est un massacre.

En moins de deux secondes, un
chargeur de FAMAS vide 25 balles.
La cadence du tir de ce fusil d’assaut
est de 1 000 coups à la minute. De
plus, il peut projeter des grenades
et autres projectiles de mort. Le progrès
a donc pris des chemins
effroyables, que la fiction des jeux
vidéos ne peut pas toujours nous
masquer. Quelques années à peine
après le drame de l’usine AZF et ses
engrais explosifs, le massacre de
Carcassonne nous rappelle douloureusement
les véritables menaces
qui pèsent sur nos enfants.

Ecoutons justement le témoignage
d’un père de famille qui rapportele calvaire
subi par son fils :
"Mickaël a couru. Malgré un
mollet atteint par un premier
éclat de projectile... il a couru
quand même, il boitait.
Quelques mètres plus loin mon fils a
été à nouveau touché par un
deuxième impact à l’arrière de la
cuisse droite" [1].

Ce témoignage nous révèle que la rafale a duré au
moins le temps que le garçonnet
fasse quelques mètres, en boitant.

Ce parcours terrible a-t-il pu prendre
moins de deux secondes, c’est-àdire
le temps qu’il faut pour vider
"normalement" tout un chargeur ?
Cela paraît bien improbable. Même
pour ne faire que quelques mètres,
un enfant met plus de deux secondes,
surtout s’il est blessé au mollet.
D’autres témoins évoquent une
fusillade qui a duré trente secondes...

De nombreuses interrogations

La durée des tirs n’est qu’une
interrogation qui se rajoute à beaucoup
d’autres.

Contre toute évidence, les autorités
militaires ont "expliqué" qu’il
n’y avait eu qu’une seule rafale, d’un
seul chargeur, d’un seul tireur. Or,
nous l’avons dit, une rafale dure
moins de deux secondes. D’après la
version officielle donc, en moins de
deux secondes, le tireur aurait pu,
avec seulement 25 balles, blesser 17
personnes éparpillées (15 civils et 2
militaires, certains ayant plusieurs
blessures). Si c’est vrai, c’est un
exploit dans l’horreur, même pour le
"professionnel formé au tir" qu’on
nous décrit. Un professionnel haut
de gamme, puisque, même après la
boucherie, le Procureur de la
République a tenu à lui faire compliment
en déclarant que tout ceci
était bien dommage car le tireur
"aurait pu faire une grande carrière
dans l’armée". On en frémit de
rage. Mais c’est certainement sur

cet argument, qui semble à lui seul
constituer une circonstance atténuante
sinon exonérante de toute
responsabilité, que le Procureur a
remis en liberté l’individu en question
immédiatement après sa mise
en examen. Après tout, pourquoi
pas. Nous n’avons pas, quant à
nous, pour principe de juger les
individus, mais nous aimerions bien
que les quelques 65 000 hommes et
femmes détenus en France dans
des prisons qui regorgent, bénéficient
de la même compréhension
de la part de la justice, surtout
qu’eux n’ont certainement pas blessés
aussi grièvement autant de
monde en aussi peu de temps !

Après Malakoff, Carcassonne

Ceci dit, essayons de comprendre.
Un an pratiquement après la tuerie
de la caserne Malakoff, le 13
juillet 2007 (ce jour-là, à Paris, un
gendarme exterminait un adjudant
puis ses deux enfants avant de se
suicider), l’affaire de Carcassonne
nous repose la problématique de la
fragilité de l’être humain, surtout
lorsqu’il est plongé dans un environnement
qui le met sous pression. Si
nous relevons ici la dangerosité de
certains de nos semblables, c’est
d’abord pour insister sur le fait
qu’on ferait bien de mettre à la poubelle
toutes les armes qu’ils possèdent,
qui sont de plus en plus
sophistiquées et donc de plus en
plus dévastatrices. Pourtant, l’option
politique choisie par le gouvernement
va à l’inverse de cet élémentaire
bon sens.

Malgré la chute du mur de Berlin
en 1989, la course aux armements a
continué et s’est doublée de technologies
sécuritaires de plus en plus
coûteuses. C’est donc pour le plus
grand profit de puissantes industries
mortifères et liberticides, pour justifier
toutes leurs macabres productions,
que le pouvoir politique a
entretenu le sentiment d’insécurité,
qu’il a mis en avant la lutte contre le
terrorisme pour, en bonne logique,
en arriver à produire la fiction d’un
ennemi intérieur. Pour cela, il a fait
feu de tout bois. Il a stigmatisé,
voire insulté, certaines franges de la
population. Des teufeurs à qui l’on
reproche d’être trop "bruyants" aux
anarcho-autonomes emprisonné
pour des clous tordus ; des sauvageons
caillasseurs aux propriétaires
de chiens, le pouvoir a exagéré les
périls, brisé les solidarités. Les "jeunes"
en particulier ont subi les campagnes
de presse les plus abjectes,
qui ont précédé des lois de plus en
plus répressives dont l’arsenal s’agrandit
chaque jour : interdictions
de stationner dans les halls d’immeuble,
incarcération d’enfants
dans les EPM, ou fichage de gamins
de 13 ans ..., c’est une avalanche qui
donne la nausée... sans compter les
fachos dans l’âme, qui, pendant les
révoltes de 2005, demandaient
qu’on envoie l’armée dans les banlieues,
histoire de massacrer
quelques jeunes.

Une certitude bien établie

De fil en aiguille, voilà donc que
le pouvoir, sans autre débat que l’agitation
médiatique entretenue par
des journalistes payés pour ça, a
donné aux armées une nouvelle
mission. De la lutte antiterroriste, on
est passé insensiblement à la lutte
anti-guérilla urbaine, en vertu de
quoi, comme en pleine guerre, il est
fréquent de croiser dans nos couloirs
de métro et nos gares, outre les
innombrables variétés de flics, des
fantassins à l’uniforme suranné mais
armés du fameux FAMAS, le même
justement qu’à Carcassonne. Or, s’il
est quelque chose de bien certain
dans tout le flou volontairement
entretenu par la hiérarchie militaire
autour de l’affaire de Carcassonne,
c’est que le but de l’opération "portes
ouvertes" était de présenter au
public l’exercice suivant : une prise
d’otage par un ennemi pas si bien
déterminé que ça... mais une prise
d’otage qui se déroulait dans des
coursives. C’est du moins ce que le “décor” de l’exercice évoquait
ouvertement. Le calcul des angles
de tir était adapté lui-même à cette
configuration. Des coursives comme
ça, il n’en existe pas dans les lieux
que fréquente la haute société. Par
contre, il y en a plein dans toutes les
cités (bien qu’il n’y ait jamais eu de
prise d’otage en de tels endroits !).
L’ennemi indirectement désigné
n’était donc pas le "terroriste", le
"preneur d’otage" mais bien l’habitant
des cités. Il faut avoir vécu une
rafle de sans-papiers ou de jeunes,
dans une cité, avec des flics qui
déboulent pistolet au poing et
quelques balle perdues pour comprendre
que la mise en scène présentée
à Carcassonne n’est déjà pas
qu’un exercice

On ne développe pas un tel
conditionnement centré sur la peur
de l’autre sans induire, chez certains
de graves dégâts psychiques. Si la
série d’erreurs qui a engendré le
drame de Carcassonne semble, à
première vue, "inexplicable", c’est
parce qu’elle est irrationnelle.
Comme est totalement irrationnel le
discours de guerre civile que développe
le gouvernement dans un
pays ultra-pacifié. C’est dans cette
irrationalité qu’il faut chercher la clef
de l’histoire. Les dysfonctionnements
qui ont produit le bain de
sang de Carcassonne sont tout simplement
des "actes manqués" [2].
De tels actes manqués sont la conséquence
directe de l’intoxication des
mentalités par des discours haineux
et indignes.

Nettoyer la racaille au Karcher

Souvenez-vous seulement des
propos de l’individu, qui est tout de
même le chef des armés, et qui est
donc le chef suprême du tireur de
Carcassonne, celui-là même qui proposait,
d’ailleurs en violation des lois
les plus basiques, de "nettoyer la
racaille au Karcher". De tels propos,
l’homme qui a tiré à Carcassonne
sur des enfants, il les a entendu pendant
ses huit années de service. Il
les a intégré. Il en a été imprégné,
jusqu’au plus profond de sa moelle.

C’est avec ça qu’on a fabriqué le
"très bon professionnel" qu’on nous
a décrit avec complaisance. Pendant
huit ans, ce professionnel a donc
appris qu’il fallait se méfier des
civils, surtout des jeunes, même des
très jeunes et encore plus des
mamans et de leurs poussettes, car
les poussettes, pendant la guerre
d’Algérie, ça servait au transport
d’explosifs. Les poussettes, les
mamans qui les poussent, les valises
abandonnées, les civils, les jeunes,
les vieux... dans tout ça, un bon
militaire doit voir un danger.

Karcher ou FAMAS, le discours est le même

C’est ça que le discours officiel
lui martèle. SI, contre toute
logique, contre toute humanité, un
soldat de l’armée française a chargé
pour un exercice des balles réelles
dans son FAMAS, s’il a tiré sur les
civils venus l’applaudir, s’il a mis plus
de 30 secondes à réaliser qu’il massacrait
des gamins inoffensifs, c’est
parce que sa tête était pleine de ce
discours ignoble, c’est parce qu’il
était devenu un pantin entre les
mains des salopards qui ont développent
le discours paranoïaque
récurrent sur l’insécurité.

Ce qui s’est passé à Carcassonne,
c’est le pouvoir qui en porte
l’entière responsabilité. C’est lui qui
désigne quotidiennement les jeunes
et les enfants comme cibles. Qu’il
ne fasse pas maintenant semblant
de s’étonner que ceux qu’il a formaté
pour qu’ils lui obéissent au doigt
et à l’oeil leur tirent dessus.

C.Q.F.D.

[1“La Dépêche du Midi”, 2 juillet 2008.

[2En psychiatrie, un "acte manqué"
consiste à faire (inconsciemment) le
contraire de ce qu’on croit avoir fait (par
exemple, mettre des balles réelles dans
un chargeur alors qu’on pensait n’avoir
mis que des balles à blanc). C’est parceque,
au fond de soi on est plus en
accord avec ce qu’on a fait (dans notre
exemple, mettre des balles réelles) qu’avec
ce qu’on devait faire (mettre des balles
à blanc). Le mécanisme de l’acte manqué
est du même type que celui du lapsus.
Il est aussi révélateur que ce dernier.