Une bien étrange opération publicitaire suivi du commentaire d’un militant.

Lundi 24 juillet 2017, par cnt // Divers

Dans le « Libé » du 04 mai 2017, un sympathisant a découvert, non sans surprise, une pleine page de publicité pour la CNT Solidarité Ouvrière (organisation issue d’une scission de la CNT Vignolles) et il nous en a aussitôt fait part. Qu’une organisation qui se réclame, peu ou prou, de l’anarcho-syndicalisme puisse avoir recours à des campagnes de publicité dans un quotidien à très grand tirage est effectivement extrêmement surprenant ! Le concept même de campagne publicitaire est à mille lieues de toutes les valeurs anarcho-syndicalistes et le fait d’avoir choisi, pour ce faire, un quotidien dont la ligne éditoriale et le lectorat sont très bobos est aussi assez stupéfiant.

Nous ne pouvons que nous perdre en conjectures sur les raisons qui ont présidé à cette opération publicitaire d’un genre audacieusement nouveau : demander à ses ennemis de faire de la propagande pour soi.

La CNT SO est-elle à ce point en mal d’adhérents qu’elle se trouve dans l’obligation de tenter de recruter via les medias bourgeois (logique surréaliste, nous en conviendrons) ? C’est un peu comme quand nous jetons une bouteille à la mer, sauf que présentement ce sont des dizaines de milliers de bouteilles qui ont été jetées avec le petit message de la CNT SO.

Au passage, nous ne pouvons évidemment pas passer sous silence le coût très certainement exorbitant de ce genre d’opérations publicitaires ! Solidarité Ouvrière a-t-elle cassé sa tire-lire ou a-t-elle bénéficié d’un amical tarif préférentiel de la part des patrons de Libé ? Mystère …

Quelqu’un a-t-il intérêt à promouvoir le développement d’une organisation syndicale « pragmatique », vaguement libertaire mais pas trop. En ces temps de confusion généralisée, il y a toujours besoin de leurres pour aiguiller les nombreux candidats à la révolte vers une énième voie de garage.
En dehors de toutes les suppositions que nous pourrions faire sur les dessous de cette si étrange opération publicitaire, nous nous devons de dénoncer le scandale que constitue son existence. Pendant des décennies, et encore aujourd’hui, le sigle CNT a symbolisé pour des centaines de milliers de personnes l’espérance d’un autre futur, d’un monde débarrassé de l’exploitation et de la marchandise. Ravaler ce sigle au rang d’une simple marchandise s’affichant en encarts publicitaires dans des quotidiens bourgeois est tout simplement honteux et inadmissible.

Après une telle opération, l’organisation SO ne devrait plus pouvoir bénéficier du sigle CNT, ni même du sigle Solidarité Ouvrière, titre d’un journal anarcho-syndicaliste. Alternative Syndicale Libération serait une appellation plus conforme à la réalité de ce groupe.

Commentaire d’un militant.

Le texte qui précède m’inspire certaine réflexion. En effet, bien que peu surpris, tant certains milieux libertaires nous ont habitués aux contre-sens, au confusionnisme et à leur désorientation totale, je ne peux qu’éprouver de l’amertume face au besoin de renommée et de « réussite » de certaines organisations persistant à se qualifier de libertaires.

L’initiative de la CNT-SO me fait dire que le fait d’écrire, même ponctuellement, dans la presse bourgeoise, c’est se placer en position d’être idéologiquement compatible avec le système néo-libéral. Ce dernier, par sa « magnanimité », permet quelques fois d’ouvrir les pages de ses journaux à la « subversion » ; sans doute pour entretenir le mythe d’une démocratie scrupuleuse de la liberté d’expression, alors que le néo-libéralisme a, clairement, emprunté une pente où les propositions totalitaires fleurissent – « sans doute aussi par scrupule de la liberté d’expression ».

Pourtant, comme cela me fut objecté lors d’une conversation, la racine « liber » est commune au libéral et au libertaire. Rappelons, ici, que le mot libertaire fut créé par Joseph Déjacque, militant et écrivain anarchiste, par opposition à libéral [1].

Si le libertaire est fondé sur la solidarité et l’autonomie, le libéralisme, lui, est fondé sur la concurrence et la subordination. Si le premier prône l’émancipation individuelle qui permet à l’individu de se réaliser dans le collectif et dans l’égalité ; le second, lui, glorifie l’individualisme égoïste issu de l’esprit de concurrence qui nous vend les inégalités comme un fatalisme, voire comme une évidente nécessité.
Si le libéralisme encourage les identités et les communautarismes, il s’accommode particulièrement bien de la parcellarisation des luttes ; parcellarisation propre à une dépolitisation et à une inculture qui éloignent d’une réelle autonomie populaire.
Le libertaire tend à l’universalité de l’être humain et au développement de l’esprit critique qui sont nécessaires pour prendre du recul et développer une vraie conscience politique chez chacun, conscience qui ne peut naître que de la vraie culture.

En revanche, j’observe que les bataillons de spécialistes et d’experts en tous genres - comme les technocrates qui gèrent le pouvoir des capitalistes - sont toujours incultes car cantonnés dans la discipline où ils excellent. Il ne peuvent, donc, se prévaloir de cette expertise parcellaire au titre de culture, car la culture est un ensemble, une globalité du savoir et de la connaissance ; mais aussi quelque chose d’accessible à tous.

L’inculture est, aujourd’hui, le « principal » obstacle qui se dresse devant nous, et il est manifeste, y compris, dans les milieux libertaires.

[1Dans sa lettre ouverte à Pierre-Joseph Proudhon « De l’Être-Humain mâle et femelle - Lettre à P-J Proudhon », pamphlet de Joseph déjacque.