SOCIALISME LIBERTAIRE ET THÉORIES DU COMPLOT
Le « capital juif », les « illuminatis », la « Reine d’Angleterre », la « finance », le « capital financier », « l’ordre mondial », la « franc-maçonnerie », le « sionisme », « Soros » et enfin « les mains qui gouvernent le monde » et toutes les élucubrations de ce genre, voilà quelques « théories » dites théories du complot qui servent soi-disant d’alternative, de « vérités visant à éclairer la population » et de « réponses aux problèmes que les gens traversent », etc. et qui sont, fort hélas, très en vogue dans le monde.
Ces idées tendent à se développer à l’heure où la population est à la fois déboussolée et en quête de perspectives alternatives pour obtenir des réponses aux problèmes qu’elle traverse, au moment où on se rend compte que le capitalisme est de plus en plus contestable, parce qu’il n’est ni la fin de l’histoire ni encore moins « le seul monde possible » et au moment où « le socialisme réel » n’a pas marché, avec le « communisme » qui a fait faillite en URSS hier, en Chine, à Cuba ou en Corée du Nord aujourd’hui. C’est donc une marque de perte politique et sociale, culturelle et mentale, et ça traduit aussi en même temps un besoin cognitif de réponses à certains phénomènes relatifs à ce monde. Ces théories ont du succès car outre ce qui relève du pur complot, certains autres phénomènes sont existants et réels. Donc il est nécessaire de savoir utiliser aussi avec prudence la notion de complotisme, et c’est pourquoi il est important de bien cerner ce qu’est celui-ci et ce qui en relève.
Quelles réponses faut-t-il apporter à ces théories et comment les mettre en pièces ?
Nous pouvons « comprendre » que ces « théories aient un certain impact dans la population, dans la mesure de ce que nous disions plus haut (quête d’alternative, désorientation politique et sociale, un certain désespoir, …) mais cependant, nous le disons, il n’y a aucun « complot » ni aucune « conspiration » quant à l’existence du capitalisme et quant à l’exploitation économique des travailleurs par les maîtres capitalistes. Il n’y a qu’un seul rapport social, c’est celui fondé sur les rapports capitalistes de propriété, qu’ils soient privés ou étatiques, sur les moyens de production. D’ailleurs, ceux qui possèdent les moyens de production n’ont même pas besoin de se dissimuler, ils ne s’en cachent pas ! Du côté des travailleurs, dans leurs luttes contre l’exploitation, contre l’argent et pour l’émancipation vis-à-vis du règne du capital, ceux-ci n’ont même pas besoin ni aucun intérêt à savoir si leurs patrons sont juifs, catholiques, issus de la planète Mars ou membre du club de foot de telle ou telle ville. Quant au présumé « ordre mondial », « règne de l’Amérique », « l’impérialisme », tous ces fléaux sont des effets produits par le Capitalisme et son stade actuel de développement, et non pas l’inverse.
Ces théories du complot, même si elles connaissent du succès actuellement ne datent pas d’hier. Ce n’est pas nouveau et pour mémoire, l’une des premières théories de ce genre a été l’invention au début du XXe siècle par la police secrète tsariste, d’un faux document, à savoir le Protocole des sages de Sion, afin de mieux utiliser l’antisémitisme pour canaliser la contestation naissante au sein des ouvriers de Russie, de façon à les détourner de la critique du régime. C’est exactement le même phénomène que l’on rencontre aujourd’hui. Ce genre de stratégie mène aux logiques de bouc-émissaire et a connu, tout au long du XXe siècle, une propagation européenne (et même au-delà) qui la verra utilisée comme cache-misère par différents régimes politiques. Les théories dites conspirationnistes, connaîtront jusqu’à aujourd’hui encore, hélas, le succès que l’on sait, menant aussi à des racismes crasses telles que l’antisémitisme, par exemple, en plus de faire dérailler les luttes et de détourner la population de la nécessaire pensée émancipatrice.
À notre époque, l’avènement des moyens de communications de masse, et surtout d’Internet, a fait littéralement exploser la quantité et la popularité de ces théories crasses. En plus du racisme grossier, elles se déclinent désormais sous diverses formes plus ou moins grotesques. Alors, le monde serait ainsi gouverné par (au choix) des maîtres secrets, qui seraient non seulement inconnus mais aussi seraient « les Juifs » (évidemment), des « extraterrestres reptiliens » qui procéderaient à l’enlèvement des gens, la société secrète des « Illuminatis », des forces « satanistes », la société secrète des « francs-maçons », par « Soros », voire même .. par « la Reine d’Angleterre » ! Parfois, certains partisans de ces « idées » peuvent même les combiner toutes en même temps !
Il ne faut pas s’étonner de voir Internet et ses réseaux mal-nommés dit sociaux, devenir le médium favori de ces fausses « critiques » et pseudo alternatives, car Internet n’est pas là pour offrir à l’heure actuelle les éléments les plus essentiels à la formation de l’esprit critique, à savoir la socialisation et l’expérimentation concrète. La socialisation qu’il prétend offrir est en fait virtuelle, et l’expérience y est remplacée par une surabondance de moyens de raconter et dire tout et n’importe quoi, sans offrir aucune vérification de ces dires par les faits, mais seulement par la confrontation d’autres opinions tout aussi invérifiables, et toutes aussi égales entre elles dans leur insignifiance.
Or, une fois qu’on les a dépouillées de l’énumération d’anecdotes grotesques à laquelle ces « pensées et « idées » se résument, et qui circulent via des documentaires Youtube (les maîtres du monde sont décidément de petits étourdis de laisser leur secret ainsi transpirer en ligne), elles ne disent, de toute façon, pas grand-chose, parce qu’elles n’ont justement pas grand-chose à apporter, et ce parce qu’elles sont des hypothèses fausses donc inutiles. Au fond, elles ne sont tout simplement pas crédibles.
Cinq ou dix maîtres capitalistes peuvent certes bien faire partie, ou non, d’un même club, que ce soit la jetset, le Club du Siècle ou la franc maçonnerie, etc…. mais ce n’est pas en tant que membres de ces clubs qu’ils sont maîtres capitalistes. Ils le sont car ce sont eux qui possèdent les moyens de production. C’est là la source de leur pouvoir, et rien d’autre. Ainsi, pour celui qui travaille dans un fast-food ou bien dans une usine, donc qui se fait exploiter dans la réalisation d’un travail aliéné et abstrait, on ne comprend pas le rapport avec le fait que son patron soit ou bien un Juif ou bien un Illuminati ou autre chose, ni que ça change quoi que ce soit à la nature de son rapport d’exploitation avec lui. Et d’ailleurs, même dans la supposition absurde que le capital serait « gouverné par des maîtres juifs », il n’est pas difficile de voir que si la gouvernance des moyens de production passait aux mains des « catholiques » ou des « musulmans » ou des « athées », l’exploitation et l’oppression demeureraient quand même ! Tandis qu’en revanche, si on retire tout le capital de toutes les mains de l’ensemble des propriétaires capitalistes, ce sera là que leur pouvoir et l’exploitation s’écrouleront. Ce fait suffit pour casser et mettre en pièce la « véracité » de ce genre d’idées fausses. Donc le problème est le capitalisme et son bras droit, le système monétaire. L’exploitation et la domination sont des effets du capitalisme, et non le contraire.
Alors, comment en finir avec ces soi-disant théories fumeuses
Celui ou celle qui veut s’émanciper de son exploitation doit s’organiser et lutter, mais toute la réelle difficulté est là, et aucune vidéo Youtube ni aucun site internet n’en viendra à bout. Certes, il existe diverses formes d’ententes et de coordinations chez les puissants ; mais il existe tout autant de forme de rivalité entre eux, de concurrences et de contradictions parce que le capitalisme repose sur une dialectique entre dynamiques hégémoniques et concurrentielles, entre concentration et rivalité. De fait, la domination capitaliste étant, en dernier ressort, une domination de l’économie sur les hommes, il importe peu que cette domination s’incarne localement dans le grand patron X ou le petit patron Y, le groupe W ou Z, que le patron soit juif ou de Tombouctou ou de Mars, Au final, il s’agit de rapports sociaux qui sont séparés des hommes.
Autrement dit, les thèses complotistes sur l’Ordre Mondial sont des conceptions simplistes, pour ne pas dire que ce sont des « logiques » totalement ridicules et enfantines, voire absurdes. Un pouvoir quelconque ne peut pas avoir de structure solide et stable, sachant qu’il est un ensemble de champs et de rapports de force en son sein, rapports perpétuellement changeants, soumis à des tensions, des circulations, soumis à une logique en réseau, lequel n’a pas de sommet, ni de « tête », ni de « centre » mais une multiplicité de pôles et de nœuds, de formes d’alliances et de concurrences qui se font et se défont. C’est cette complexité qui le rend difficile à saisir, et qui favorise le succès des théories simplistes qui donnent une explication simple à cette complexité.
De nos jours, les capitalistes n’ont pas besoin pour exercer le pouvoir de cristalliser les rapports de pouvoir en une structure finale, en un champ définitif, qui serait de type pyramidal, parce qu’une telle solidification supposerait un immobilisme qui signifierait sa fin. La centralisation du pouvoir signifierait l’existence d’une « tête », situation fragile car dès lors, cette « tête » n’aurait qu’à être coupée pour faire chuter le pouvoir. Même aux époques plus anciennes d’une structuration des rapports de pouvoir rigide et hiérarchique, quasi-pyramidale, le recours au complot était encore totalement inutile, au contraire : l’architecture, les arts, les moyens de communication, en général, ont toujours servi à mettre en scène le pouvoir des empires.
Donc les théories du complot sont des « théories » fumeuses, qui envoient les gens à la chasse à la licorne alors que la réalité est simplement en permanence sous nos yeux. Une fois de plus, il n’y a aucun complot, ni encore moins de soi-disant « complot juif ». Tout comme la police est dans toutes les rues, de même que les managers et petits-chefs sont derrière nous au travail au quotidien, chaque patron a sa propre page web, les chefs d’État sont sur toutes les chaînes, et le réveil sonne tous les matins pour nous appeler au travail d’esclavage …
C’est une organisation sociale et ce n’est pas issu d’un complot. Et si ça se perpétue, c’est simplement que nous ne faisons jamais rien de concret pour en finir avec ce système pourri. Et tout le vrai problème est là. Et si ces visions conspirationnistes pensent que c’est grâce à un complot que les « maîtres secrets dirigent le monde », il y a derrière cette pseudo-croyance une forme d’idéalisme qui suppose que les révoltes sont produites par ces mêmes « forces occultes », et qu’elles sont naturellement produites par la connaissance de l’oppression, et non par des conditions matérielles et des circonstances sociales déterminées. Cette croyance que le dévoilement des « forces occultes » produirait la révolte comme par magie, ne peut être tenace que chez des individus qui se tiennent suffisamment à l’écart des mouvements sociaux dans la vie réelle. Ils méconnaissent toutes les difficultés que rencontrent celles et ceux qui, ayant pris connaissance de leur oppression, doivent ensuite faire face aux difficultés matérielles d’avoir à s’organiser. Ainsi, si on souhaite en finir pour de bon avec ce système qui nous opprime et nous écrase, il est nécessaire de se réapproprier les perspectives révolutionnaires et de libération authentiques. Seule une Révolution sociale libertaire aboutissant à l’action directe et démocratique de la population par et pour elle-même rangerait à leur vraie place ces « théories » du complot : la poubelle de l’histoire.
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