L’étrange aveuglement de la République, sur les sévices soufferts par ses enfants.

, par admin

"Après deux ans et demi de travaux, la Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l’Église1 a remis son rapport, le 5 octobre 2021, à Monseigneur Eric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, et à Sœur Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France."

Le 5 octobre 2021, soit il y a plus de quatre ans. La CIASE y concluait à un nombre de victimes d’abus sexuels d’environ 330 000 personnes depuis 1950, et à un risque systémique, notamment dans l’enseignement catholique [1] (pour environ un quart des victimes ? [2]). Le Béarn, géographiquement, fait partie des zones à forte tradition catholique qui pouvaient légitimement poser souci. Aussi, au-delà du cas du citoyen-ministre F. Bayrou qui ment effrontément en plein Assemblée Nationale, qui bégaye des circonlocutions oiseuses autour d’un drame touchant des enfants, il faut s’interroger sur cette étrange faillite de l’État qui n’a que la Sécurité à la bouche, mais qui se garde bien de mettre en sûreté [3] pendant quatre ans des personnes exposées à un "risque systémique" [4], comme le rappelle la recommandation n°24 de la CIASE :

Recommandation n° 24 : Reconnaître la responsabilité systémique de l’Église. À ce titre, examiner les facteurs qui ont contribué à sa défaillance institutionnelle. Reconnaître que le rôle social et spirituel de l’Église fait peser sur elle une responsabilité particulière au sein de la société dont elle est partie prenante.

Rappelons quelques points :

Article L111-1 du Code de l’Éducation :

"Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République. Le service public de l’éducation fait acquérir à tous les élèves le respect de l’égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité. Par son organisation et ses méthodes, comme par la formation des maîtres qui y enseignent, il favorise la coopération entre les élèves.
Dans l’exercice de leurs fonctions, les personnels mettent en œuvre ces valeurs."

Article L111-2 du Code de l’Éducation :

"L’État garantit le respect de la personnalité de l’enfant et de l’action éducative des familles."

Il y a visiblement faillite : l’État de droit n’est pas assuré, de manière assourdissante, par l’État-même. À tout le moins, il faut interroger cette étrange pusillanimité de la République qui ferme les yeux sur un système de maltraitance caractérisée. Que se passe-t-il ?

Un premier élément de réponse serait politique et idéologique : dans le cadre d’un cohabitation "sereine" et d’une laïcité "molle", la République ferme les yeux sur les pratiques éducatives destructrices de l’Enseignement Catholique, qui tire finalement profit et confort de la Loi de 1905, avec un pré carré protégé de tout regard inquisiteur, surtout depuis que l’échec de la Loi Savary de 1984 a refroidi les velléités militantes d’une arrière-garde affublée du terme "laïcarde" et trop vite mise au rancart.

Un deuxième élément serait sociologique et anthropologique : nombre des cadres de cette "République" sont issus de cet enseignement catholique et sont enclins à fermer les yeux sur des pratiques qu’ils ont eux-mêmes subies (ou non), mais qui font partie d’une initiation malsaine à l’âge adulte. Ceci entrerait dans le cadre d’une reproduction sociale.

Un troisième élément serait lié à la nature même de l’État qui est empreinte d’irrationalité et de sacralité. En effet, pour que l’État "vive" et garde une continuité, comme un être vivant, il a besoin de la fiction d’organes qui lui donnent vie, par exemple la démocratie représentative qui lui donne une voix actuelle, la Police un œil et un bras, la "Justice" un jugement etc. Un autre organe serait celui qui lui donne naissance, à savoir l’acte constitutif, qui lui donne sa loi fondamentale (en 1958 pour la France). Mais, pour que cette loi fondamentale soit pérenne, il faudrait logiquement que chaque génération de citoyens valide cette loi émise par la génération précédente. Au lieu de cela, la Constitution, l’ossature de L’État, est là une fois pour toute, comme les lois une fois votées. On peut dire que la notion de loi en elle-même est imposée à la population comme un élément sacré, transcendant le temps et les générations, de manière totalement irrationnelle. Si vous êtes nés plus tard, tant pis pour vous !

Cela nous rappelle le débat jamais proposé sur le Contrat social, virtuellement contracté par tous et jamais débattu par aucun.

Enfin, il faut encore pousser l’analyse un peu plus loin : cette transcendance ne vient pas de rien. L’État a au début été une théocratie, avec un roi-prêtre, thaumaturge, mais qui a fini par couper, au propre et au figuré, ce lien. Cependant, l’obéissance à cet État a gardé cet aspect du culte du sacré qu’est le nationalisme et la Raison d’État. C’est pourquoi j’affirme que l’État moderne est l’hypostase laïque du pouvoir divin à son origine. L’essence de l’État est en partie religieuse, et ses servants, mêmes laïques, ressentent une étrange proximité avec les servants religieux de l’Église catholique. Entre étatistes irrationalistes, on se comprend.

Voici, avec un peu de recul et en délaissant le pantin pantelant Bayrou et son culte du très détesté Henri IV, ce qu’on peut peut-être avancer pour donner des pistes à l’étrange aveuglement de la République sur les sévices soufferts par ses enfants. Heureusement que les victimes se rebiffent et prennent la parole :

"Le père m’a entraîné vers sa tente, qu’il a fermée, il m’a serré contre lui, il sentait le cigare froid (il fumait des cigarillos), je détestais cette odeur, je tentais de me dégager, mais il a serré encore plus fort et il a commencé à m’embrasser sur la bouche en y mettant la langue, il me dégoûtait. Il continuait à me caresser, j’étais complètement tétanisé. (…) Je ne connaissais rien de tout cela et ce soir-là, il m’a appris des mots et des actes que je ne connaissais pas de la sexualité ! Fellation, masturbation, etc. Je suis retourné dans ma tente pour me coucher en me disant que cela était peut-être normal, il était le père ***, il avait autorité, il fallait le respecter, il était prêtre. Je ne savais plus que penser, surtout que mes parents le considéraient tellement."

Témoignage 08 : les mots et leur définition
"De victimes à témoins"
Témoignages rassemblés par la CIASE, page 26

Lisez ces témoignagesI [5] : ils sont bouleversants, tragiques, révoltants, édifiants et souvent admirables d’humanité et de dignité.

P.-S.

Dernière minute :

Comme en témoignait Médiacités le 7 février dernier, cette école catholique intégriste enracinée dans le hameau gersois d’Aurenque vient de se voir signifier une décision de fermeture administrative :

« Le préfet du Gers prononce la fermeture administrative d’une école catholique intégriste
Basée sur les conclusions d’une inspection menée par le rectorat de Toulouse, cette décision met fin à l’année scolaire actuelle pour une vingtaine d’enfants. Elle pourrait être pérennisée en septembre prochain. »

« Alerté par les conclusions d’une inspection académique diligentée le 7 mars dernier par le rectorat de Toulouse, Alain Castanier, préfet du Gers, a ordonné le 19 mars aux Capucins de Morgon, aux manettes cet établissement hors contrat, de siffler la fin de leur récré radicale. La sanction qui les vise est prévue pour durer trois mois et met donc fin à l’année scolaire. »

Notes

[1L’état des lieux ainsi dressé révèle donc que le phénomène des violences sexuelles dans l’Église catholique en France de 1950 à nos jours est massif, en diminution dans le temps, mais toujours présent, qu’il repose sur des mécanismes pluriels, clairement identifiés, et présentant un caractère systémique." in Résumé du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église - page 16

[2Dixit M. Gallais, d’une association de victimes. Nous n’avons cependant pas retrouvé ce chiffre dans le Rapport de la Ciase, particulièrement dans la rubrique "l’abus scolaire", p°162-163. Le chiffre doit cependant être considérable.

[3La sécurité est un sentiment, la sûreté un fait. La première peut faire l’objet de toutes les manipulations de la Raison, la seconde mesure de manière implacable la fragilité ou la solidité des destins humains

[4"Au-delà du registre du droit, les violences sexuelles dans l’Église mettent en évidence une responsabilité plus diffuse, de nature institutionnelle, structurelle ou systémique. Il ne s’agit plus d’imputer un acte sur une base juridique, mais de s’interroger sur les traits collectifs et les modes de fonctionnement qui ont obéré et parfois empêché la révélation, la prévention et le traitement pertinent par l’institution des agressions sexuelles. L’idée de faute individuelle ou du défaut de garde s’efface alors au profit de l’idée de dysfonctionnements ou de défaillances d’organisation – et ce n’est pas méconnaître la spécificité de l’Église que de lui attribuer aussi une dimension d’organisation humaine. Pour interroger ce type de responsabilité, il faut même écarter a priori toute idée de faute et d’imputation personnelle, pour se demander comment des hommes et parfois des femmes en situation de responsabilité ont pu, de bonne foi, pendant tant d’années, faire preuve de si peu de vigilance, prendre de si mauvaises décisions et laisser se perpétrer de telles violences." (Rapport de la CIASE, p°400)

[5ls sont en ligne sur le site de la CIASE (de victimes à témoins), rubrique Rapport final - https://www.ciase.fr/rapport-final/.