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Des féminicides 

Publié le 6 mai

Comme toutes les langues parlées dans le monde, la langue française ne cesse d’évoluer ; elle se transforme en permanence ; de nouveaux mots, de nouvelles expressions apparaissent à tout moment alors que dans le même temps d’autres disparaissent sans crier gare. Ces mouvements sont la conséquence des évolutions de la société, ils reflètent les aspirations, les craintes, les angoisses, les espoirs des populations et témoignent également des rapports de force et des luttes qui animent le corps social.

Dans son maître livre, « LTI, la langue du IIIe Reich », le philologue Victor Klemperer met d’une part en évidence les transformations qu’un pouvoir dictatorial fait subir à la langue allemande pour manipuler les populations et d’autre part en contrepoint, il nous précise les techniques de subversion de la langue que les opposants utilisaient pour tourner en dérision les dirigeants nazis. Le combat idéologique, le combat contre l’oppression se traduit donc aussi dans la façon de s’exprimer. La langue est à la fois une arme et un terrain de lutte. Il y a peu, le mot féminicide s’est répandu partout et est devenu d’un usage courant, tellement banal même que les médias l’emploient aujourd’hui pour qualifier n’importe quel meurtre de femme.

Si l’on s’en tient à la stricte définition du dictionnaire, le mot féminicide désigne uniquement le meurtre d’une femme commis en raison de son genre, et donc dans l’immense majorité des cas, c’est la mise à mort d’une femme par un homme (il est difficile d’imaginer qu’une femme va tuer une autre femme parce qu’elle est du même sexe qu’elle) pour la seule raison qu’elle est une femme. Jusqu’à il y a peu, le terme d’homicide suffisait pour désigner tous les meurtres commis à l’encontre d’un être humain par un autre humain : que la victime soit un homme ou une femme, que le meurtrier soit un homme ou une femme, peu importait : c’était un homicide et tout le monde comprenait de quoi il s’agissait. L’apparition du mot féminicide, la banalisation de son usage, traduisent me semble t’il d’abord l’ampleur du sentiment de rejet que suscite le nombre de meurtres de femmes par des hommes.

Les chiffres sont absolument choquants : dans notre société, depuis deux millénaires toutes les religions monothéistes réduisent la femme à un rôle de génitrice et de servante de l’homme, elle doit obéir absolument à son seigneur et maître, rester soumise et les textes sacrés justifient des châtiments horribles et même le meurtre de celles qui voudraient relever la tête. Cette situation existe depuis si longtemps qu’elle est vécue comme un fait naturel par une grande partie de la population et de nombreuses mères et autant de pères enseignent encore aujourd’hui à leurs enfants la soi-disant supériorité de l’homme sur la femme, la nécessaire soumission de la femme à son mari. Ils ont ainsi le sentiment de se conformer aux traditions tant familiales que coutumières ou religieuses et ils sont persuadés que ces valeurs absurdes font partie de leur identité. La prégnance de ses idées est telle que même des hommes qui se sont libérés des croyances religieuses, qui se disent modernes continuent dans la vie courante à traiter leurs femmes comme des servantes.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le nombre de meurtres de femmes par des hommes soit énormément supérieur au nombre de meurtres d’homme par des femmes. Pour autant, ces hommes qui tuent des femmes ne les tuent pas parce qu’elles sont femmes, ils les tuent parce qu’elles sont leur femme, leur maîtresse, leur fille et que quelque chose dans leur comportement, leur discours, leur manière d’être leur a déplu. Le meurtre est toujours commis dans le cadre d’une histoire particulière qui est celle qui lie le meurtrier à sa victime. C’est dans leur histoire commune que le meurtrier va puiser les causes qui nourrissent sa folie meurtrière, en tuant, il se venge d’une personne en particulier, il lui fait payer au nom de la religion, de la tradition ou de la coutume le fait d’avoir rompu le contrat réel ou imaginaire qui les liait. Et cette affirmation conserve sa valeur quand une femme tue un homme. Si l’on s’en tient donc à la définition du mot féminicide, il est clair que son emploi est inapproprié dans l’immense majorité des cas. Pourquoi alors est-il devenu du jour au lendemain d’un usage si fréquent, pourquoi journalistes, politiques, universitaires l’emploient-ils sans retenue ? Et finalement, pourquoi rendre responsable d’un acte commis par une personne particulière sa communauté toute entière ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit, en le qualifiant de féminicide, l’acte fou d’un individu se transforme en une péripétie dans le soi-disant combat qui oppose la communauté des femmes à la communauté des hommes.

Qu’importe la personnalité du criminel ou celle de sa victime, ils sont, nous disent les inventeurs du mot féminicide, les soldats perdus d’une guerre a les en croire aussi vieille que l’humanité, celle qui oppose les hommes, esclaves de l’idéologie patriarcale aux femmes, celle qui fait des hommes les oppresseurs des femmes. Il a tué, nous disent-ils, uniquement parce qu’il est un homme, et elle a été tuée uniquement parce qu’elle est une femme. Les déterminants « homme » et « femme » deviennent ainsi les uniformes qui servent à masquer les identités particulières, les singularités de la victime et de son bourreau.

L’idéologie post-moderne très en vogue actuellement affirme que l’humanité est constituée de communautés toutes distinctes, toutes opposées les unes aux autres ; certaines sont fondamentalement oppressives, d’autres sont opprimées. Du point de vue des théoriciens post-modernes, les individus sont déterminés par leur appartenance à une ou plusieurs communautés et c’est à partir de cette conviction qu’ils appartiennent à une communauté possédant une histoire propre, unique, exceptionnelle, une histoire et des valeurs qui différencient leur communauté des autres vues comme concurrentes ou ennemies, que ces individus vont en grande partie construire leurs identités personnelles. Là où les anarchistes à la suite des philosophes des lumières ne voient qu’une seule humanité constituée d’individus tous uniques, mais partageant la même capacité pour penser et raisonner, les postmodernes voient des communautés en guerre les unes contre les autres composées d’individus partageant les mêmes croyances qu’ils érigent en dogmes. Quand l’homme des lumières en toute logique se définit d’abord comme un être humain doué de pensée et de liberté de décision (un individu), le post-moderne affirme en premier son appartenance à sa communauté, sa qualité d’individu autonome passe après. La guerre de tous contre tous règne donc dans la société postmoderne, c’est la société du chaos.

Pourtant, malgré sa prétention à incarner la modernité, il n’y a rien de bien nouveau dans cette monstrueuse utopie : tous les pouvoirs depuis que les sociétés se sont hiérarchisées ont cherché à diviser la population de leurs assujettis en blocs antagonistes, à les opposer les uns aux autres pour ainsi assurer leur domination. Diviser pour mieux régner est une maxime que les maîtres de toutes les époques et de tous les pays appliquent sans rechigner. Un caractère physique, la race, la langue, le métier, l’origine, la nationalité, la religion etc n’importe quel motif à condition qu’il soit présenté comme essentiel, transcendant, à condition qu’il soit mythifié peut être utilisé pour monter une population contre une autre.

En son temps, le grand timonier communiste chinois Mao, pour conserver le pouvoir n’a pas hésité à lancer les jeunes et fanatiques gardes rouges lors de la révolution culturelle à l’assaut du vieux monde ; finalement quelques millions de personnes, enseignants, artistes, petits commerçants indépendants [Ne pas mettre dans le journal : il n’y avait plus de propriétaires à cette époque …], petits cadres payèrent de leur vie la soif d’ambition du dictateur. Plus récemment l’histoire du génocide rwandais constitue un magnifique exemple des catastrophes que peut générer la fracturation d’une société. Au XIXe siècle, pour assurer leur domination, les colonisateurs allemands puis belges ont suscité des antagonismes violents entre deux communautés : hutus et tutsis, tous parlant la même langue, de même origine, partageant les même croyances, les uns éleveurs, les autres agriculteurs. Pour les opposer, le pouvoir colonial fait apparaître l’origine ethnique des individus sur les papiers d’identité, invente une origine noble aux uns, les considère mieux, leur accorde certains avantages. Au fil du temps, les oppositions entre les deux communautés s’établissent et s’amplifient, les haines apparaissent. Le pays devient indépendant, malgré cela, les conflits prennent de l’ampleur jusqu’à ces jours de 1994 où le pouvoir hutu dominant (ce sont les plus nombreux) décide d’exterminer les « cancrelats » tutsi. Cent jours de folie meurtrière, huit cent mille morts, le dernier génocide du XXe siècle. Et ces deux évènements n’ont rien d’exceptionnel, l’histoire passée regorge de monstruosités semblables.

Tous les politiciens, apprentis sorciers, qui pour satisfaire leur égo et leurs ambitions divisent l’humanité en fragments ennemis devraient méditer ces exemples. Pour nous anarchistes, il n’existe sur cette terre qu’une seule humanité et chacun des individus qui la constitue est unique, constitue un monde à lui seul. Une société véritablement humaine se devrait de n’avoir comme objectif que donner à tous les être humains et à chaque être humain les moyens de s’épanouir comme il le souhaite et conduire sa vie comme il l’entend.

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