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Pingouin et Goéland

Publié le 27 novembre 2021

« Nul n’a jamais choisi l’époque dans laquelle il vit » a écrit quelque part un quidam, ce qui est une façon de dire que nos modes de vie, nos comportements et jusqu’à nos pensées sont en grande partie déterminés par la culture dominante, les formes politiques et économiques propres à l’époque dans laquelle nous vivons.

Mais à rebours du quidam, nous affirmons que dans toutes les époques et en n’importe quel lieu, des individus se sont élevés pour affirmer haut et fort leur attachement à une éthique et à des valeurs n’appartenant à aucune époque ni à aucune mode particulière, et qui appartiennent simplement à l’humanité. Dans l’époque actuelle, on voit partout se développer des courants de pensée prétendument progressistes qui, sous prétexte de prendre la défense de minorités définies par leur culture, leur couleur de peau, leur histoire ou leur sexualité, en arrivent à nier cette simple évidence qu’il n’existe sur cette terre qu’une seule humanité exclusivement et artificiellement divisée en classes sociales luttant, les unes pour s’approprier les richesses et les autres pour essayer de garder le peu qu’elles ont gagné après d’âpres luttes. La parution d’un film comme « Pingouins et goélands et leur 500 enfants » nous montre que l’on peut dépasser ces divisions et à ce titre, il doit être salué.

Dans ce film le réalisateur Michel Leclerc retrace l’histoire de la maison d’enfants de Sèvres : créée en 1941 par un couple d’instituteurs atypiques, mu par un idéal teinté à la fois d’anarchisme et de communisme, partageant un même amour de la liberté et une même passion pour l’éducation des enfants.

Leur refus de tout compromis avec les institutions en place va faire d’eux des dissidents. Us furent exclus de l’éducation nationale, du Syndicat National des Instituteurs, pour avoir signé un tract pacifiste en temps de guerre et leur critique du stalinisme les fera exclure du PCF.

Mais dissidents ils le furent bien plus encore quand, l’établissement dont ils avaient la charge, placé sous le patronage du régime de Pétain et dans le cadre du Secours National censé à partir de 1941 héberger des orphelins de guerre, va servir de refuge à des enfants juifs et à quelques adultes, (dont le mime Marceau) traqués par les autorités et recueillis par la Résistance.

À travers les témoignages d’anciens élèves de l’institution, le film nous montre les stratégies mises en place pour assurer la protection des juifs, à commencer par le remplacement des patronymes des éducateurs et des enfants (certains pouvant être trop révélateurs) par des noms d’animaux (dont le titre du film) mais également les méthodes d’éducation, inspirées de celles prônées par le pédagogue Ovide Decroly. L’enfant est placé au centre du projet éducatif, considéré comme un citoyen à part entière, et c’est à partir de ses centres d’intérêt que se construit le projet Sa curiosité sans cesse entretenue, nourrit sa soif d’apprendre, tant sur le plan intellectuel que sur le plan manuel et on ne peut s’empêcher d’être admiratif en voyant les œuvres accomplies avec très peu de moyens.

Pendant toutes ces années, l’imagination était vraiment au pouvoir et c’est la confiance accordée aux enfants qui ont permis de surmonter toutes les difficultés rencontrées. Ce n’est pas un des moindres paradoxes que, du fait de ces méthodes modernes et innovantes d’éducation, cette institution, soit devenue une vitrine du régime de Vichy. À la libération, les dirigeants du PCF accuseront d’ailleurs le couple de collaboration avec l’ennemi, refusant en bons staliniens de voir que les relations de façade entretenues avec le gouvernement pétainiste, n’étaient qu’un voile dissimulant un projet totalement aux antipodes de l’idéal vichyssois. Également d’ailleurs aux antipodes des projets staliniens, (d’où sans doute cette haine) le projet éducatif poursuivi par le couple de Roger et Simone Hagnauer (Pingouin et
Goéland dans le film) se caractérise surtout par la volonté de faire oublier aux enfants leurs origines, chaque enfant est exclusivement vu comme un être humain, comme un individu libre, partageant avec tout un droit égal au bonheur. L’enfant ne doit pas supporter le poids du passé, il n’est pas responsable des erreurs des générations qui l’ont précédé ainsi que des horreurs de l’histoire. La nécessité de faire table rase du passé, est donc vue comme une nécessité évidente, le droit à l’oubli remplace le droit à l’identité, et là encore autre posture paradoxale celle de tous les tenants du postmodernisme revendiquant ce droit identitaire aujourd’hui. Cette question de l’identité, des racines est centrale dans le film : pour Simone et Roger Hagnauer la volonté d’annihiler les barrières artificielles que, le hasard du lieu de naissance, de la culture, de l’histoire impose à chaque individu, est essentielle. Nos racines nationales, ethniques, culturelles sont à l’évidence pour eux des chaînes qui nous empêchent de jouir pleinement de toutes nos potentialités. Et c’est avec ce même esprit de passer outre les soi-disant déterminismes liés à nos origines, à nos racines, à l’histoire que dès la fin de la guerre, les enfants seront amenés à rencontrer, lors de voyages, des enfants allemands avec qui ils vont développer de forts liens d’amitié (un couple va d’ailleurs naître de ces rencontres).

Le projet éducatif de la maison d’enfants de Sèvres est donc profondément universaliste et est inspiré par l’esprit des lumières du dix-huitième siècle, ce même esprit qui anime la philosophie anarchiste. Pour ce qui nous concerne il n’y a qu’un seul genre, l’humain – femme et homme-, quelle que soit notre culture, notre origine, notre histoire, notre couleur de peau, notre sexualité, nous avons tous le même droit à la liberté et donc à l’égalité. Et c’est parce que nous appartenons tous à la même humanité que nous avons tous le droit d’être et de vivre comme nous le souhaitons.

Mais ce que le film nous dit aussi, et ce que nous montrent les époux Hagnauer, c’est que ce droit est à conquérir (sur ce point rien n’a changé aujourd’hui). Nous pouvons briser les déterminismes sociaux culturels, religieux qui nous rendent ennemis les uns des autres, qui sont cause des guerres, des inégalités, des barbaries actuelles. Cette cause ne dépend que de nous et vaut la peine de se battre pour elle. C’est un bonheur que de voir les anciennes élèves de l’institution (il s’agit essentiellement de femmes) évoquer leurs souvenirs, leur gratitude envers le couple d’éducateurs, leur liberté et leur joie de se retrouver année après année dans le cadre de cette maison où elles se sont réellement construites et qui, finalement, a donné sens à leur vie.

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