Un mouvement social oublié

Dimanche 2 mai 2010, par cnt // Amérique Latine

Il existe dans l’histoire du mouvement ouvrier mondial des luttes oubliées, mais qui méritent d’être rappelées pour la mémoire, le patrimoine des exploités dans le monde entier.

Le 21 décembre 1907, à Iquique, port de l’extrême nord du Chili, des centaines de travailleurs chiliens, péruviens et boliviens furent massacrés par l’armée et la marine chilienne devant les portes de l’école Santa María. C’est ainsi qu’un gouvernement oligarchique noya dans le sang la « grande grève » de la province de Tarapacá, un mouvement social spontané mais qui s’appuyait sur des organisations ouvrières en formation.

En ce début de XXe siècle, à la veille du premier centenaire de l’indépendance nationale, la « question sociale » est brûlante au Chili. Tant la classe dirigeante que l’Etat baignent alors dans un contexte global de grande prospérité ; mais, dans les mines de salpêtre, d’argent, de charbon et de cuivre, dans les entreprises portuaires, dans les usines de Santiago, de Valparaíso, de Viña del Mar, de Concepción et d’autres villes, les conditions d’exploitation étaient ignobles. Ainsi, les mineurs travaillaient 12 à 14 heures par jour, sept jours sur sept.

Le salaire n’était pas payé en monnaie courante, mais en jetons, une monnaie créée par le patronat. Les mineurs pouvaient les changer contre de la monnaie chilienne une fois par semaine mais à un niveau de change défavorable. Pour survivre, ils n’avaient d’autre choix que de s’endetter auprès de l’entreprise qui les employait, ce qui accentuait leur dépendance. Celle-ci était renforcée par le système de la pulpería, un magasin où le mineur devait acheter, plus cher, ce dont il avait besoin.

Dès lors, une classe ouvrière qui commence à adhérer aux idéaux du socialisme et de l’anarchisme est en voie de constitution. Le 4 décembre, plus de trois cents travailleurs du chemin de fer se mettent en grève à Iquique. Les ouvriers du port en font autant le 5 décembre, suivis par ceux de plusieurs industries. Leur comité de grève établit leurs revendications, plutôt modérées : l’abolition du système du jeton, la fin du monopole de la pulpería, l’augmentation des salaires sur la base d’un change fixe, l’arrêt des licenciements pour motif de grève, des conditions de travail sûres, une allocation financière en cas d’accident, des cours du soir pour les travailleurs. Les concessions de certains patrons et le manque de coordination entre les grévistes affaiblissent le mouvement.

Très vite cependant, la situation change radicalement. Le 10 décembre, les ouvriers de la salpêtrière de San Lorenzo entament à leur tour une grève et, deux jours plus tard, face au refus de l’entreprise de satisfaire leurs demandes, une poignée d’entre eux se dirige vers la salpêtrière la plus proche, Santa Lucía, pour en paralyser l’activité. L’exemple est imité, et, ainsi, parcourant un des déserts les plus arides du monde, les ouvriers étendent le mouvement. Dans les jours suivants, de plus en plus d’oficinas voient leur activité paralysée. Les travailleurs estiment que, pour obtenir une réponse à leurs revendications, ils doivent descendre à Iquique, où se trouvent les représentants des compagnies anglaises, chiliennes, allemandes, espagnoles et italiennes qui font de gros bénéfices grâce à l’exploitation de la fabuleuse richesse du nitrate arrachée par le Chili au Pérou et à la Bolivie durant la guerre du Pacifique (1879-1884).

Leur calme, leur détermination et leur discipline contrastaient avec les calomnies de la presse aux ordres du patronat, qui les présentaient comme des bandits. Après avoir marché toute la nuit, le premier groupe d’environ deux mille ouvriers entre dans la ville le dimanche 15 décembre à l’aube. L’intendant provisoire tente de convaincre les ouvriers de repartir en laissant à Iquique une délégation qui participera aux négociations. Les travailleurs refusant de quitter la ville tant que leurs revendications ne seront pas satisfaites, les autorités imposèrent alors aux grévistes de se regrouper dans l’école Domingo Santa María. 8 000 personnes s’y retrouvèrent. 1 500 autres dormaient dans des tentes sur une place.

Pendant ce temps, des milliers de travailleurs de la pampa - certains avec femmes et enfants - continuent d’affluer en train et à pied à Iquique. Leur présence revigore le mouvement de grève des ouvriers de la ville, qui, le 16 décembre, s’unissent aux travailleurs du salpêtre, constituant ainsi un Comité central de la pampa et du port unis. Ce même jour, le gouvernement donne l’ordre aux autorités locales d’empêcher l’arrivée de nouveaux pampinos. De forts contingents militaires sont envoyés à Iquique. L’école et la place furent encerclées et des mitrailleuses mises en place. Dans l’un des navires en provenance de Valparaíso se trouvent l’intendant en titre, Eastman, et le général d’armée Roberto Silva Renard.

Le 21 décembre, peu avant 14 heures, Eastman donne l’ordre au général Silva Renard de faire évacuer l’école Santa María, où se trouvent quelque cinq mille grévistes, auxquels s’ajoutent environ deux mille autres réunis sur la place Montt en un meeting permanent face à l’établissement. Le comité de grève refuse de quitter les lieux. Silva Renard fait alors avancer deux mitrailleuses pour les placer devant l’école.

A 15 h 45 commencent les tirs de mitrailleuse, suivis de coups de fusil continus. Les balles traversent plusieurs corps et les fragiles murs de bois de l’école. Lorsque la fusillade cesse, l’infanterie entre dans l’école en ouvrant le feu sur les ouvriers. Ceux qui fuient sont poursuivis par les militaires à cheval. Les personnes arrêtées - de six mille à sept mille - sont poussées à la hâte vers l’hippodrome par les soldats, qui y commettent de nouveaux assassinats.

Concernant le nombre de victimes, le gouvernement ne reconnaîtra que cent vingt-six morts et cent trente-cinq blessés, mais la presse ouvrière et plusieurs témoins corrigeront cette estimation largement à la hausse. Les autorités provinciales ont rapidement organisé le retour des gens de la pampa vers leurs lieux de travail, et le gouvernement central a mis quelques bateaux à la disposition de ceux qui désiraient gagner le centre du pays. Parallèlement, la censure de la presse était officialisée, tandis qu’on ouvrait la chasse aux militants ouvriers - spécialement anarchistes - qui avaient réussi à s’échapper. De nombreuses arrestations eurent lieu.

La « grande grève » de Tarapacá a été noyée dans le sang par l’Etat sans qu’il y ait aucune démonstration de violence de la part des travailleurs. Jusqu’au coup d’Etat de 1973, on se souviendra du massacre de l’école Santa María comme de la page la plus noire de l’histoire du mouvement ouvrier chilien.

Mais pourquoi une telle tuerie  ? Ce massacre ne fut pas le résultat d’une panique incontrôlée. La décision de mitrailler les grévistes avait été adoptée préalablement au cas où ceux-ci refuseraient de quitter l’école. Le ministre de l’intérieur, le reconnut devant la Chambre des députés : les événements du 21 décembre « ne furent pas dus à un acte spontané, commis par légèreté coupable et inhumaine. Chacune des autorités, évaluant l’ampleur des malheurs qui pourraient survenir (...), a très bien pesé ses décisions (...), et il fallut recourir à des méthodes extrêmes et douloureuses, que les circonstances difficiles rendaient, malheureusement, inévitables ».

Bien que pacifique, le défi lancé par le mouvement ouvrier était intolérable pour le pouvoir civil et militaire : « Il fallait faire couler le sang de certains rebelles ou abandonner la ville au bon vouloir des factieux qui font passer leurs intérêts et leurs salaires avant les grands intérêts de la patrie. Face à ce dilemme, les forces de la nation n’ont pas hésité », déclara Silva Renard.

Il s’agissait donc d’une action ponctuelle de « guerre préventive » contre les travailleurs. Plus qu’une menace en soi, la « grande grève » de Tarapacá représentait un danger latent en raison du mauvais exemple qu’aurait signifié une attitude de faiblesse de l’Etat et des patrons.

Cette tuerie fut l’expression la plus cynique de l’ordre oligarchique qui régnait au Chili au début du XXe siècle. Dans toute l’histoire du pays, le pouvoir avait rarement dévoilé son vrai visage comme à cette occasion. Au cours des années suivantes, le conflit entre les classes sociales s’intensifia. Les travailleurs les plus lucides commencèrent à percevoir plus clairement que l’Etat était du côté des patrons et que, de ce fait, tout en renforçant l’autonomie et l’unité de leurs organisations sociales, ils devaient affronter la bourgeoisie au-delà du terrain de l’entreprise. C’est ainsi que virent le jour le Parti ouvrier socialiste (1912) ; la Fédération ouvrière régionale du Chili, syndicat anarchiste (1913) ; et la branche chilienne du syndicat, d’orientation syndicaliste révolutionnaire, Industrial Workers of the World (1919).

Du côté de la bourgeoisie, la prise de conscience s’accéléra quant à la nécessité d’utiliser prioritairement les armes de la politique - lois sociales, politiques d’assistance, dialogue et cooptation - pour faire face au mouvement ouvrier. La « guerre préventive » ne serait qu’une option en cas de nouveau besoin. C’est ainsi que, à l’aube du XXe siècle, la tuerie de l’école Santa María obligea les acteurs du drame social chilien à redéfinir leurs stratégies pour les batailles à venir.

El Sudaca.

Pour en savoir plus, voir dans Le monde diplomatique l’article de Sergio Grez Toso) et sur le site de L.O. celui de Jacques Fontenoy. Une fois n’est pas coutume, ils nous semblent objectifs dans l’ensemble.