INCORRECTE CORRECTIONNELLE

Samedi 1er septembre 2012, par cnt // Justice/Injustice

Cependant que nous poursuivons notre labeur quotidien, au long de journée rythmées par le halètement de cette rude machine de production qu’est la société, se déroule un autre temps, un autre rythme : celui de la machine judiciaire. Nous en fûmes témoins, à une poignée de compagnons, pour avoir suivi une après-midi d’audience au Tribunal de Grande Instance de M…

Cette machine est tout d’abord une entreprise de spectacle, hautement théâtrale, avec ses rituels, ses conventions, son public, la scène, ses acteurs et leurs costumes étrangement noirs et rouges. La salle des pas-perdus bruisse de l’attente tendue des prévenus, des plaignants, des familles et amis, dans une atmosphère de palais décrépit. Et puis le spectacle commence, avec ses levers et assis aux relents ecclésiastiques. Le premier prévenu est un gendarme (j’oserai la didascalie suivante : «  jubilation dans les rangs anarchistes  ») qui, éconduit par une collègue, l’a abreuvée d’injures sur internet et devant témoins. L’homme reconnaît les insultes et présente sa grossièreté comme un trait de caractère. Ni excuses ni remords : il ne pensait qu’à l’efficacité du service.

Le deuxième est un vieillard accusé d’attouchements sur mineur. Il reconnaît les faits, empêtré dans la misère langagière et physique. Cet homme a été maltraité enfant, abandonné, a grandi dans des maisons de correction pour passer ensuite en tout une dizaine d’années en prison. Victime d’une surdose de digitaline enfant, il est impuissant. Depuis 1978, il n’a plus fait parler de lui jusqu’aux faits. L’homme défaille, malade, fétu au vent tragique. Il est tout à coup le seul acteur, dans un renversement de la convention théâtrale. Le miroir de la tragédie humaine aveugle la salle, médusée, et peut-être à ce moment seulement dans la vérité.

Le troisième est un jardinier précaire, accusé de menus larcins dans un local municipal, actes qu’il reconnaît. Il y a un aspect grotesque à entendre les demandes de l’avocate du Maire exigeant réparation : les trésors dérobés sont des limonades, des bonbons, ainsi que l’usage du téléphone. L’acharnement du notable sur un habitant qui dérange est patent.

Les derniers prévenus sont deux jeunes personnes, dont un mineur, qui, dans une équipée burlesque qui dérapa suite à une panne d’essence, volèrent une voiture, de l’essence, des chewing-gums et deux paquets de cigarettes. Outre la plainte, la station-service réclame la restitution des paquets de cigarettes. Un des jeunes se défend de les avoir fumées.

Nous découvrons au moment du jugement final le premier cas, à la plaidoirie duquel nous étions absents en début d’après-midi. Trois militaires à la retraite, gradés, décorés de l’Ordre National du Mérite, ont sélectionné les noms à consonance maghrébine de lycéens grévistes, et les ont accablés d’injures haineuses et racistes sur un blog. Le MRAP est partie civile. Ce trio a une dégaine oscillant entre la fausse notabilité du chef d’entreprise et la gourmette sarkoziste.

Mais la pièce continue, il est tard (près de 22 h 00), et les jugements tombent. La république doit parler, trancher dans ce boulevard où le trait est comme forcé. Je précise ici qu’au delà du style, ma description se voulait neutre, exempte de parti pris : le gendarme eût été digne que je l’aurais décrit tel. Le jugement est paradoxal : si l’on met à part le vieillard misérable, condamné à du sursis, mais qui gêne l’assemblée, tant la faute de la société à son encontre est inexcusable tout autant que la sienne ; à part ce cas, les jugements peuvent se regrouper en deux catégories : deux relaxes « au bénéfices du doute », constatant l’« impossibilité technique et juridique de condamner », et deux condamnations à des Travaux d’Intérêt Général (assorties tout de même d’un mois de prison si non effectuées). Que croyez-vous donc ? Qu’il y eut surprise ? Et bien non : les militaires ont été relaxés, et les civils pauvres condamnés, et cela dans une situation de paradoxe ; car les propos du jugent furent en effet décalés, voire opposés aux jugements eux-mêmes. Aux militaires, il signifia en effet son profond dégoût et son mépris pour leur bêtise, à l’un assénant l’indignité par rapport à sa fonction, aux autres leur déchéance morale « indigne de gens instruits » et le constat général qu’ils ne méritaient pas leurs décorations républicaines. Le constat moral fut implacable.

A contrario, les propos du juge vis-à-vis des condamnés pauvres ou précaires furent plutôt bonhommes ou bienveillants, paternels vis-à-vis des jeunes et sans mépris aucun, mépris affiché pour les quatre militaires. Nous avons tout lieu de penser que le juge disait à ce moment ce qu’il pensait être juste, sans lien avec les jugements proprement dits.

Que s’est-il donc passé  ? Les enjeux étaient de taille : condamner les militaires, c’était attaquer la dignité de l’Armée, mettre en cause la chaîne de commandement, risquer une radiation des cadres, et cela fut tout simplement impossible. Il aurait fallu aussi débouter l’institution municipale et le maire PS puissamment implanté : impossible tout autant. Les jugements sont politiques, et c’est tout. Le théâtre se vide, la justice de classe a fait son travail, elle a roué les petits et exonéré les puissants, l’Armée et le Maire. Elle a condamné les pauvres, certes avec plus de clémence qu’il y a une centaine d’années, mais de façon inique tout de même et la vergogne dissimulée sous la robe judiciaire.

Si l’on prend un peu de recul, les condamnés étaient exempts de haine, sans méchanceté aucune, et vous et moi aurions aimé prendre un café avec eux. Ils ne sont pas dangereux pour les autres. Les relaxés, eux, étaient grossiers, haineux et potentiellement armés. Nous avons quitté ce théâtre où la société se contemple dans un mélange de misère, de bêtise, de médiocrité et d’enfance, en nous disant que Daumier ne forçait pas le trait dans ses caricatures, qu’il n’était qu’un réaliste au pays de l’outrance et des déséquilibres bourgeois.