L’ÉTAT D’URGENCE, C’EST ÇA

Lundi 7 décembre 2015, par cnt // Justice/Injustice

C’était il y a longtemps. Vigipirate n’existait pas. Il n’y avait pas de caméras dans les rues, pas de contrôle à l’entrée des lieux public, pas de policiers ou de militaires en armes à tous les carrefours ; et les consignes automatiques dans les gares fonctionnaient à la satisfaction des voyageurs. Les gens avaient l’air tranquilles et en sécurité.

Puis il y a eu des attentats et l’État a inventé Vigipirate. Au début, ça nous a fait bizarre ces messages sonores - dans les halls de gare, dans les aéroports, etc. - nous enjoignant de surveiller nos sacs, nos voisins. Ces messages, ces contrôles systématiques dans les lieux publics… on nous avait dit que c’était provisoire, que ça ne durerait pas. Alors on s’y est habitué, d’autant que, nous disait-t-on «  c’était pour notre bien ». C’était il y a plus de 20 ans et vigipirate est toujours là. Dans une version renforcée.

Et puis, les caméras se sont multipliées pour surveiller les places publiques, les rues, les voies piétonnes. Au début ça nous a fait bizarre de savoir qu’on était surveillés, écoutés, observés en permanence comme des animaux de laboratoire. Et puis, on s’y est habitué, puisque « c’était pour notre bien ». Et puis, les forces de police, de gendarmes, les militaires d’autres corps, les vigiles… sont devenus de plus en plus présents, et ils ont été de plus en plus armés, et les contrôles sur la voie publique se sont multipliés. Au début ça faisait bizarre et puis...

Nous avons été bien préparés. Si bien que quand aujourd’hui Monsieur Hollande, déclenche l’état d’urgence, cela semble tellement naturel à la plus part des gens. Un soulagement même.

Pourtant, ces trois mots, à eux seuls, devrait être une cause d’effroi. Les attentats de Charlie, du Bataclan sont effroyables. La mort qui frappe au coin de la rue, sans prévenir, c’est effrayant, c’est évident, mais ça reste dans le domaine du connu. Mais l’état d’urgence,ce choix de restreindre nos libertés fondamentales, d’interdire les manifestations, de multiplier les assignations à résidence,...

Quel lien entre un piquet de grève sur la voie publique, devant son entreprise, et les attentats ? Aucun, mais les piquets de grève sur la voie publique, devant l’entreprise - le piquet de la clinique des Chaumes par exemple - sont interdits. Quel lien entre une manifestation écologique et les attentats ? Aucun, mais les manifestations sont interdites.

Cynisme politique  : en même temps qu’il instaure, pour trois mois l’état d’urgence (et cette fois-ci, l’État peut se permettre le luxe d’annoncer d’avance que ça peut durer davantage), le Pouvoir nous enjoint de vivre… normalement. Vivre normalement (ou plutôt, consommer normalement), c’est, nous dit-il, la meilleure réponse aux attentats. Pour le Pouvoir, il ne fait donc aucun doute que la vie sous un état d’urgence est compatible avec une vie normale.

Pas pour nous. Pas pour nous, parce que, la vie normale, c’est justement le contraire. Le contraire de ce qui vient d’arriver, par exemple, à un compagnon. Appelons-le X.

X, donc, est un militant libertaire. Il a plus particulièrement la fibre écologique et a participé à diverses manifestations contre plusieurs projets destructeurs de l’environnement. Lors d’une d’entre elles, sans doute sous l’effet des gaz lacrymogènes, du vacarme ambiant, de la présence d’un hélicoptère au dessus de sa tête, oui, c’est vrai, il a pété les plombs : il a insulté les policiers, a même jeté quelques cailloux dans leur direction, sans atteindre personne. Interpellé, jugé en flagrant délit, il a fait de la prison. Au sortir de prison, il s’est démené pour retrouver un travail. Il l’a retrouvé. Il va le perdre, parce que, vendredi 28 novembre 2015, après une dure journée (il est dans une entreprise de nettoyage) X. dort chez lui, dans son lit l’esprit en paix. Mais, à 3 heures et demi du matin, on tambourine à sa porte : « Police ! ».

X. est conduit au commissariat et apprend que le ministre de l’intérieur a décidé qu’il devait être consigné à résidence jusqu’au 12 décembre ! Oui, c’est vrai, le ministre de l’intérieur – qu’il n’a jamais vu, bien sûr – c’est fendu d’un arrêté contre lui.

Il est vrai que X porte un prénom et un nom « à consonance maghrébine »,... Voici le texte de la déclaration qu’il a été obligé de signer aux commissariat :
« Je prends acte que je me trouve dans vos locaux afin que me soit notifiée une assignation à résidence.
Je prends acte du contenu des différents articles de l’arrêté d’assignation à résidence émis par le ministre de l’intérieur en date du 25 novembre 2015, arrêté me concernant à savoir :

  •  Qu’à compter de la présente notification et jusqu’au 12 décembre 2015 inclus je suis astreint à résider sur le territoire de la commune de … (article 1er).
  •  Que je dois me présenter trois fois par jour, à 09h, à 14 h et à 19 h au Commissariat de Police de … Cette obligation s’appliquant tous les jours de la semaine, y compris les jours fériés et chômés (article 2)
  •  Que je dois demeurer tous les jours de 20 h à 06 h à mon domicile ou je réside (article 3)
  •  Que je ne peux me déplacer en dehors de mon lieu d’assignation à résidence sans avoir obtenu l’autorisation écrite (sauf conduit) établi par le préfet de …
  •  Que le Préfet de … est chargé de l’exécution du présent arrêté qui me sera notifié et qu’une copie sera transmise au Procureur de la république (article 5) »
    C’est ça, dans la réalité, l’état d’urgence. C’est une atteinte aux droits fondamentaux. C’est aussi une atteinte à la vie elle-même ! Depuis le 25 novembre, X est privé de tout revenu. Il ne peut plus travailler. Il passe le plus clair de son temps à aller et revenir au commissariat (fort éloigné de son domicile et de ses chantiers). Bien sûr, il sera probablement licencié. Sa vie va re-basculer. Par décision d’un ministre. C’est ça, l’état d’urgence. L’arbitraire le plus absolu. Tellement qu’on finit par se demander que, si le FN arrive au pouvoir, qu’est-ce-qu’il va pouvoir inventer de plus...