ITINÉRAIRE D’UN RÉFUGIÉ

Dimanche 23 septembre 2018, par cnt // Réfugiés

Il était une fois un Africain inscrit à un parti d’opposition qui se fait remarquer parce qu’il recrute pour son parti.

Ce n’est pas le seul parti d’opposition du pays, et il y a des manifestations lourdement réprimées dans les villes. Deux établissements publics brûlent à deux jours d’intervalle dans deux grandes villes. Police, gendarmerie et armée se mobilisent pour trouver les coupables : facile, il y a l’opposition. L’opposant du début de notre histoire est arrêté chez lui quelques jours après les incendies. Des hommes armés le braquent, le bousculent violemment, le jettent à terre, le relèvent, le font coucher à l’arrière d’un van jusqu’à la prison (godillots des soldats assis sur lui). Il y retrouve un groupe d’opposants.

Lui et la quinzaine d’autres opposants sont enfermés dans une pièce obscure, battus et injuriés parce qu’ils refusent d’avouer. On les emmène en slip dans la cour, on les bat encore. Lui devant les autres est le seul torturé à l’électricité (il en a les marques). Le chef, à 20 m de là, s’énerve et lui tire dessus – la balle n’entre "que" dans son pied ! Des hommes en civil entrent dans la cour : l’un d’eux lui enlève avec une paire de ciseaux la balle à vif, sans désinfection. On les reconduit dans leur cellule. Il éponge sa plaie avec son tee-shirt et se fait un bandage.

Tous ces jours (il restera emprisonné un an) on leur donne peu ou pas à manger et peu d’eau. Ils ont quelquefois une douche dans la semaine. Il ne sait pas ce que sont devenus les autres. Pendant sa détention, aucun d’entre eux n’a vu un avocat ou un juge.

Un jour, on les sort de leur cachot pour les exposer au soleil en plein cagnard. Ils sont torse nu et doivent fixer le soleil sans baisser la tête ni fermer les yeux sous peine de coups. C’est le supplice quotidien d’1 heure pendant 2 semaines vers midi. Ils ont tous mal aux yeux et à la tête. Il en souffre encore – ses "collègues" certainement aussi. Ils restent enfermés entassés la plupart du temps, ou on les sort pour les frapper.

Puis ils auront droit aux travaux forcés, on les conduit en camion près d’un village à la limite d’une forêt pour défricher avec des outils sommaires. Les herbes drues sont coupantes et plus hautes qu’eux. Il y a un soldat par prisonnier, et d’autres soldats pour surveiller le chantier. Les prisonniers sarclent, coupent, arrachent de 7 à 15 heures avec 30 mn de repos pendant lesquelles ils ont droit chacun un verre d’eau. Au retour, ils auront leur peu de nourriture et d’eau.

Il a travaillé ainsi 4 mois jusqu’au jour où il a réussi à fuir. Tout le temps de sa détention, il réfléchissait à comment s’échapper.

Il se jette à plat ventre dans les herbes drues, invisible, et il rampe jusqu’à la forêt voisine. Peu après la limité de la forêt il y a un trou profond où a poussé un "kalala" (le kalala est un arbre plein de piquants qui blesse et fait des scarifications) : il se jette dans le trou malgré celui-ci. Il entend hurler et appeler et tirer toute la soirée autour de lui. Il reste dans le trou jusqu’au silence de la nuit. Personne n’a cru qu’un homme pouvait être caché contre un kalala : maintenant, en plus de son pied et de ses yeux, il est blessé sur tout le corps et la figure. Il lui faut partir avant le retour des soldats le lendemain à 7 h sur le chantier. Il réussit à se traîner, marche dans la forêt, trouve une maison isolée mais n’ose pas y frapper en pleine nuit. Il se couche par prudence derrière celle-ci hors du chemin. Mais un homme sorti uriner le voit, et le secourt. Il appelle sa femme et son fils, lui n’avait même pas la force de leur parler. Ils le lavent et le soignent sur place par crainte des soldats, lui portent une natte et un pagne. Il arrive alors à leur parler avant de s’endormir. Ils ne vont pas le dénoncer.

Le lendemain cet homme l’emmène sur sa moto (c’est ce qui peut rouler en forêt) jusqu’à un autre village et le confie à une autre famille qui l’accueille et le soigne. Il reste là 1 semaine. Il dit au père de famille qu’il doit fuir plus loin parce qu’on le cherche. L’homme lui donne de l’argent et l’emmène sur sa moto à une "station"- la station, c’est le lieu où les motos et les voitures viennent chercher des passagers payants.

De là il est conduit à la frontière : au poste de sortie, il donne 1000 F CFA pour quitter le pays et au poste d’entrée, 1000, plus 500 F CFA pour un carnet de santé ... Il n’avait jamais eu de passeport parce qu’il n’avait jamais pu en avoir un (ce n’est pas forcément plus simple d’en avoir un, même avec une taxe de 500 F CFA, on attend des heures le contrôle de votre identité, de votre situation, avec le risque d’être arrêté et emprisonné).

Il séjourne pendant 3 mois dans ce nouveau pays au quartier des étrangers. Au bout de 8 jours, il a la chance qu’un homme lui propose de le loger et de travailler pour lui. Celui-ci l’emmène d’abord se faire soigner à l’hôpital. Mais un jour, des soldats de son pays en civil arrivent chez son hôte et demandent après lui. Il les voit, les entend. Il a juste le temps de filer dans sa chambre et de fuir par la fenêtre. Si les soldats étrangers agissent ainsi dans ce pays allié, plus question pour lui d’y rester. Il va à la gare routière parce qu’il y a des amis et il reste là 2 jours avant qu’un camionneur puisse l’emmener, bien caché au fond des marchandises, dans le pays suivant.

Il arrive dans un nouveau pays. Même s’il se fait de nouveaux amis, la vie est difficile et il décide d’aller encore plus loin, dans un pays où d’autres avant lui sont partis pour devenir manœuvres sur les chantiers de construction. Son séjour là n’aura pas duré deux mois. Il arrive à nouveau à passer caché dans la remorque d’un camion, les douaniers ne fouillent pas jusqu’au fond du camion et n’ont pas de chien.

Arrivé dans la capitale du pays, il dort 1 mois sous les camions de la gare routière. Il travaille comme les nouveaux amis qu’il s’est fait à décharger des camions. L’un d’eux lui donne l’hospitalité. tout va bien. Un autre trouve un meilleur travail en Libye et y part : de là-bas il lui téléphone pour dire de le rejoindre, que la Libye maintenant est calme et le travail bien mieux payé. Il hésite, il n’avait jamais eu l’intention d’aller dans ce pays réputé dangereux. Mais ce dernier insiste alors il décide de partir.

Il trouve un groupe et un passeur. Il traverse un premier pays au fond d’un camion. Il arrive dans un autre pays. Il a la chance de trouver des gens qui l’aident, le nourrissent, il leur rend service en retour dans leur travail quotidien. Jadis dans son pays, il a fait le manœuvre puis le maçon avec son père, il a aussi appris la cuisine, il voulait un jour ouvrir un petit restaurant. Il veut travailler et gagner sa vie. Il est prêt à tout apprendre pour survivre.

Maintenant, il peut payer pour traverser le désert en 4x4 dans un véhicule surchargé, avec des hommes assis sur le capot (dont lui), encordés, retenus par un bâton planté entre leurs jambes dans le pare-choc (en espérant qu’il tienne le temps de la traversée). Enfin arrivé à Tripoli, il cherche dans le quartier des étrangers le côté des Blacks. Il ne retrouve pas celui qui lui avait téléphoné. Il se lie avec 3 jeune noirs comme lui : ils sont 4 amis de nationalités différentes. Les Arabes viennent dans le quartier chercher des ouvriers. Ils réussissent à se faire engager tous les 4 pour "faire le lawadou", c’est à dire laver des voitures. Comme c’est loin de la maison qu’ils ont réussi à louer, leur patron accepte de les loger la semaine sur place - c’est un patron correct qui les paye et ne les maltraite pas. Par sécurité, ils regagnent en "taxi-bagages" leur domicile le jeudi soir. C’est un véhicule aménagé pour le transport des marchandises où ils voyagent cachés dans le grand coffre. Ce taxi revient les chercher le samedi matin pour reprendre le travail.

Un samedi matin, leur taxi-bagages est stoppé. Le "taximan" est dépouillé de son argent et de son téléphone. Était-il ou pas complice ? Ou quelqu’un a t’il remarqué leur va-et-vient ? Les bandits fouillent le taxi-bagages et les trouvent. Les 4 sont kidnappés, poussés dans une auto, conduits dans un village, enfermés dans une pièce obscure. Mais d’abord ils leur donnent un téléphone pour appeler leur famille et leur soutirer une rançon de 2000 dollars. Tous les quatre déclarent que s’ils sont venus en Libye, c’est justement parce qu’ils n’ont plus de famille ni personne pour les aider. Alors les bandits les insultent, les battent violemment à coups de boucles de ceinturon, de tuyaux et de bâtons. Ils reviennent à la charge plusieurs fois. Quand ils quittent la villa, le plus souvent ils les attachent.

Un jour, les 4 amis sont enfermés dans leur pièce sans y être attachés. Ils bavardent entre eux jusqu’au moment où ils réalisent qu’ils doivent être seuls dans la villa silencieuse. Ils appellent, ils font du bruit avec une barre et un bâton oubliés dans leur chambre. Rien. Vite ils cassent la fenêtre et la porte, sortent, chacun pour soi dans une direction. Lui s’enfuit par la fenêtre et court malgré son pied blessé. Il se retrouve face à la mer. Il y a là d’autres Blacks qui lui expliquent qu’ils attendent de partir pour l’Italie. Lui n’avait jamais imaginé partir en Europe. Eux ont payé un passeur et lui disent de parler avec lui. Il donne au passeur le numéro de téléphone du propriétaire de la maison de Tripoli parce qu’il avait de l’argent confié à ce loueur. Le passeur part récupérer les 1200 dinars. Le temps de cet aller-retour, lui est resté sur la rive libyenne mais ses nouveaux amis ont embarqué (il saura qu’ils sont arrivés sains et saufs parce que l’espion du passeur téléphonera la nouvelle une fois tous débarqués en Italie - il y a souvent un espion sur les bateaux). Lui doit attendre le prochain départ.

Pour ce voyage ils sont 180 embarqués sur un Zodiac orange, les femmes et les enfants au milieu et lui, comme d’autres jeunes à l’extérieur, un pied dans la Méditerranée. Ils auront la chance d’être trouvés par un navire italo-libyen au bout de 24 h (même s’ils étaient inquiets à cause du drapeau libyen) alors que leur guide-capitaine ne sait plus dans quel sens naviguer et veut saborder leur radeau par le feu avec un briquet, alors que l’eau potable manque et que les disputes commencent. Les sauveteurs demandent qui est le capitaine, personne ne le dénonce. Ils seront tous sauvés - ce navire italo-libyen a de l’eau pour tous, des gilets de sauvetage pour certains, mais aucune vivre, il n’a pas pris le temps de se ravitailler - il prend en remorque leur Zodiac et trois autres bateaux. Ils débarquent en Sicile deux jours après.

Là, enfin, ils peuvent se laver, manger et se désaltérer. On prend leurs empreintes, leur identité. Puis lui avec d’autres est embarqué dans un autocar jusqu’à Bologne, à l’autre bout de l’Italie. On reprend leurs empreintes. Surtout, on leur passe un téléphone : il peut enfin pour la première fois depuis sa fuite 4 ans avant téléphoner à sa famille.

Il séjourne dans un "foyer d’asile" pendant 5 mois. Ils sont bien traités, reçoivent une allocation financière. Au fil des jours, il répète qu’il a mal aux yeux et au pied : contrairement à ce qu’on lui a promis, il n’est jamais soigné. Pour cette raison et parce qu’il parle français, il décide d’aller en France . Il part avec quelques amis. Ils achètent des billets et prennent plusieurs trains, passent par Milan, arrivent au terminus de Côme à la frontière suisse mais là ils sont contrôlés et arrêtés, remis dans un train : ils doivent rentrer au foyer. Il refuse. Alors il prend un train jusqu’à Turin puis un autre, mais cette fois sans aller jusqu’au terminus où il aurait été interpellé. Ensuite il continue à pied avec d’autres Africains. Des projecteurs balaient les flancs de la montagne - Il faut courir quand la lumière s’éloigne. Ils passent parce que ce n’est pas l’hiver avec son lot de neige et de froid.

Ils arrivent finalement à Briançon. Ils ont la chance que des passants leur indiquent l’association pour les émigrants avant que les gendarmes ne les trouvent. Repos bien mérité et bon accueil à l’association. On les y bombardent de questions : Quelle est leur destination ? où veulent-ils aller ? l est impossible de sortir dans la rue sous peine d’être pris par les gendarmes et remis à l’Italie … - Seule possibilité pour prendre l’air, la cour de l’association, ou profitant d’un moment d’inattention des autorités locales, prendre une voiture pour quitter les lieux.

Il ne sait pas où peuvent être se trouvent ses amis, peut-être quelque part en France ? Une semaine après son arrivée, une voiture de bénévoles rentrera à Toulouse. Il décide de partir avec eux, Il veut vivre en France. Il sait que sa famille a été harcelée après sa fuite et le sera encore s’il revient. Il sait qu’il sera arrêté et torturé. Il y a toujours le même président et le même régime de répression dans son pays, héritier de la France coloniale.

A Toulouse, il apprend qu’il doit s’inscrire au Forum des réfugiés (c’est aux Arènes) pour avoir un rendez-vous à la Préfecture et être inscrit comme réfugié. Il "passera le cap", c’est à dire que la Préfecture accepte après l’avoir entendu de lui donner un dossier OFPRA à remplir et de le faire recevoir à la suite (avec attente bien sûr) au bureau de l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration – en gros, succursale régionale de l’OFPRA) sur place (juste à côté du Service des étranger). Le dossier OFPRA est à remplir et rédiger en français uniquement, puis à envoyer en recommandé sous 15 jours (le Forum des réfugiés peut en faire la rédaction en prenant rendez-vous, et l’envoi). Le Forum des réfugiés sert de boîte postale à tous les demandeurs d’asile de la Haute-Garonne sans logement.

Je le rencontre par hasard. Il vit en squat avec d’autres Africains. Il souhaite apprendre à écrire le français (il n’a pas été en classe, c’était payant dans son pays), il commence à le lire, à écrire les lettres de l’alphabet, et il dit lui-même qu’il a besoin de connaître plus de vocabulaire. Il veut apprendre, il veut travailler. Je lui demande de raconter son parcours pour remplir son dossier OFPRA. Il rapportera le dossier complété au Forum des Réfugiés pour envoi, en y joignant la copie des pièces médicales qu’il a (il sera convoqué par le médecin de l’OFII). Il faut qu’il demande une copie de son dossier OFPRA par sécurité.

A ce jour son dossier est enregistré à l’OFPRA (il a reçu une lettre de confirmation) et l’OFII va lui verser une pension mensuelle (l’ADA, l’aide aux demandeurs d’asile) d’environ 360 euros le temps qu’il reste demandeur d’asile. Il aurait "droit" à un logement c’est à dire à une place en CADA .(centre d’accueil des demandeurs d’asile)... mais pas de place (s’il refusait une place en CADA, son ADA lui serait supprimé). Il n’a pas le droit de travailler tant qu’il est "demandeur d’asile". Il aura le droit de travailler quand il aura le statut de réfugié - il pourra ensuite s’inscrire à Pôle emploi, faire une demande de logement HLM, le parcours habituel d’un jeune chômeur...

Il attend sa convocation à Paris (Fontenay-sous-bois) par l’OFPRA. Aura-t-il une convocation "rapide" dans moins de 3 mois ? Ou une convocation dans les 6 mois ou plus ? Chi lo sa. Il devrait être reconnu réfugié politique, et non réfugié subsidiaire (contrairement à la plupart des Syriens). Faire appel à la CNDA (Cour Nationale d’Appel des Demandeurs d’Asile) et si ce ne fonctionne pas le cas en prenant un avocat (le statut de réfugié subsidiaire est un sous-statut crée en Europe à l’époque des guerres de Yougoslavie, devant l’afflux des réfugiés = si le pays d’accueil peut décider que le pays d’origine du réfugié n’est plus en guerre, et alors peut renvoyer le réfugié dans son pays, et le réfugié subsidiaire a droit uniquement à une carte de séjour d’un an, certes renouvelable...).

Si, une fois muni du statut de réfugié, il n’a toujours pas de logement, il devra aller s’inscrire à la Croix-Rouge : pour Toulouse, c’est sur l’île du Grand Ramier près de Saint-Michel.

Bonne chance à lui et aux autres, dans notre Europe frileuse.