« Quand un volcan fait boum, Le monde entier dit boum ! »

Jeudi 10 juin 2010, par cnt // Divers

Encore une fois, ce système si infatué de lui-même, si fier de ses prouesses technologiques, a révélé au grand jour son extrême fragilité : il a suffi d’un peu de fumée pour clouer au sol des milliers d’avions, pour immobiliser pendant quelque temps des cohortes d’hommes d’affaire hyperactifs et surbookés, intimement convaincus de l’extrême urgence et de la haute importance de leurs missions, persuadés d’être le moteur du monde, brutalement stoppés dans leur course démentielle, totalement soumis aux caprices des forces telluriques.

Dans ce monde qui cherche à réduire voire abolir l’espace et le temps, où l’immédiateté et la vitesse sont devenues fondamentales dans la course au profit, des forces parfaitement incontrôlées ont réussi à imposer un arrêt salutaire, une pause temporaire.

Dans des cieux redevenus sereins, l’aigle avait repris son vol (en fond sonore, air de flûte andine «  El Condor pasa »). « Ô, avion suspends ton vol, et vous fumées propices revenez » pourrait-on s’écrier en parodiant le poète.

Un peu de fumée à donc réussi à transformer l’espace aérien en une sorte de zone d’autonomie temporaire, pour reprendre une expression en vogue chez les Blackblocks. Question superbanco qui intéresse tous ceux qui voudraient voir la dite zone d’autonomie s’étendre à la terre entière : combien faudra-t-il de «  volcans sociaux » pour stopper définitivement la course stupide au profit et les dégâts collatéraux irréparables qu’elle suscite ? Combien faudra-t-il de marées noires, combien de catastrophes environnementales (comme si la Terre n’était qu’un « environnement », une sorte de décor de théâtre que l’on pourrait changer au gré des besoins) pour que ce système qui a fait de l’asservissement des hommes et de la nature son unique loi arrive enfin à imploser ?

Car c’est bien le problème : nous sommes face à un système sociétal d’une grande fragilité, mais qui est doté d’une forte adaptabilité.

Confronté sans arrêt à des crises diverses et variées, il déploie toutes sortes de moyens pour faire face à «  l’adversité ». Le capitalisme est à la fois fragile et résistant, combatif et féroce. Mais, comme tous les ogres des légendes, ce monstrueux système a son point faible, son talon d’Achille : c’est son appétit même, son insatiable faim de profit qui inéluctablement l’entraîne à sa perte. L’exploitation des ressources naturelles et humaines a nécessairement des limites, limites que l’on est en train d’atteindre à grands pas : la planète est déjà bien pillée, bien saccagée ; les humains sont exsangues ou bouffis suivant le type d’asservissement qu’ils subissent, malheureux, exploités et abusés dans tous les cas. Le drame, c’est que nous sommes à la table de l’ogre, non pas comme convives, mais bien au menu. Et, parier sur une apoplexie soudaine, une attaque foudroyante pour cause de boulimie morbide du monstre, semble relativement risqué quand on est en attente à proximité immédiate de la marmite. L’effroyable boulimie du capitalisme ne sera pas suffisante pour l’emporter de vie à trépas. Souvent nous l’avons crû au bout du rouleau, mais habilement soignée par divers mages, nécromanciens et autres économistes, la bête toujours refait surface.

Cependant, cette fois, il semble bien que nous arrivions à une période charnière : la crise, que l’on nous présentait hier encore comme définitivement jugulée, continue en fait à s’aggraver, à s’installer durablement. Le coup de fièvre bancaire s’avère n’avoir été que le symptôme précurseur d’une maladie qui risque fort d’être longue voire fatale. La cure drastique d’austérité présentée comme seul remède possible et efficace contre la maladie de « Super Kapital » sera nécessairement trop mal vécue par les classes laborieuses.

Depuis des dizaines d’années, «  Super Kapital » avait établi un deal, un contrat avec ses sujets (du moins dans les pays « riches »). Les termes en étaient clairs : « Je vous exploite, certes, mais ‘modérément’ : en échange de votre labeur vous pourrez avoir accès au paradis de la consommation ; en échange de votre souffrance, vous aurez accès à de menus plaisirs ». Or, depuis la maladie de « Super K », c’est un tout autre discours que l’on tient aux masses laborieuses : « Vous serez exploités sans retenue et nombre d’entre vous n’aura plus accès au paradis de la consommation ; vous êtes condamnés à souffrir sans contrepartie, mais c’est pour mon bien qui est après tout aussi le vôtre  ».

En passe d’être tous précarisés, insécurisés, de voir leurs maigres acquis sociaux en voie de liquidation, les travailleurs européens relativement « protégés » jusqu’à présent vont sans doute assez peu apprécier le nouveau deal que leur propose «  Super K ».

L’adhésion des populations à un système social donné repose quand même, en dehors de la contrainte militaro-policière, sur un assentiment général vague qui fait que malgré les imperfections ou les travers évidents de la machinerie, une majorité continue à y trouver un certain intérêt. Or l’appel au sacrifice des «  muezzins de l’économie  » risque fort de ne pas être entendu, alors qu’en même temps que la crise plonge une partie significative de la population dans la pauvreté, elle enrichit monstrueusement une petite oligarchie. Le «  désamour », la désaffection entre Super K et son peuple semble inévitable : ce revirement idéologique à 180 degrés est dû à la voracité, à la rapacité même du système qui n’hésite pas à prendre des risques inconsidérés (pour sa survie même) pour accroître ses profits. La crise va servir à abaisser au maximum les coûts du travail ; les zones qui échappaient plus ou moins à la surexploitation vont disparaître dans la tourmente, sauf bien sûr si la « résistance sociale » est trop forte.

Super K et son état-major ont évidemment prévu toutes sortes de plan B : si la paix sociale est trop menacée, on peut faire donner la social-démocratie qui rétablira un «  capitalisme à visage humain, durable, équitable, délicieusement vert », et si malgré leur bonne volonté, mainte fois éprouvée, les socialos et leurs alliés échouaient à rétablir l’ordre, il ne se gênera pas pour passer au plan C : mise en place d’un régime ultra-autoritaire avec éventuellement une bonne petite guerre en option. Ils peuvent faire des plans, anticiper, tenter des coups de bluff... ils ne peuvent plus cacher leur fébrilité, leur fragilité : ils sont sérieusement ébranlés.

Dans l’immédiat, à cause de leur rapacité congénitale, Super K et son équipe managériale naviguent à vue, le nez dans le guidon, aveuglés par le court terme, boostés aux amphétamines, ils courent d’un bout à l’autre de leur bateau, qui fait eau de toute part, pour tenter de colmater les brèches. Leur avidité a porté un coup très sérieux à leur crédibilité, leur légitimité est ébranlée, leur empire vacille. Le tournant idéologique qu’ils tentaient de négocier semble extrêmement hasardeux : passer d’un espèce d’épicurisme frelaté («  Enrichissez-vous et amusez-vous  ») à un stoïcisme extrêmement sombre (« Travaillez et souffrez en silence, de toute façon vous resterez pauvres  ») ne suscitera vraisemblablement pas l’enthousiaste adhésion des foules. Il y a dans l’air comme une odeur de fin de règne.

Gargamel