Immigration et Classes Sociales

Dimanche 20 mai 2012, par cnt // Economie

Les précédents articles sur les classes sociales en France et, notamment, ceux sur la situation de la classe moyenne n’abordaient pas un autre élément, dont personne n’ignore l’incidence : le rapport immigration / classes sociales. Voici quelques données et réflexions sur ce thème.

Les statistiques dont il est question ici doivent être interprétées prudemment, car suivant le niveau de développement du pays d’origine, l’insertion dans les diverses catégories diffère. Plus le pays est pauvre, plus ses migrants ont un niveau d’études et de qualifications faible et vice versa. La réalité Française a plutôt favorisé une émigration dans les pays peu développés. Ce qui explique que les immigrés sont à environ 50 % dans les niveaux d’étude 1 (sans diplôme), 2 (CEP - Certificat d’études primaires - et BNC - Brevet national des collèges, anciennement BEPC), 3 (CAP - Certificat d’aptitude professionnelle - et BEP - Brevet d’études professionnelles) à 67 % ouvriers et 6 % employés. Cette réalité massive depuis les années 1960 va imposer à la lutte des classes une nouvelle configuration. L’impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme mus par la logique capitaliste produisent une exploitation particulière des travailleurs immigrés en sus des logiques racistes ou xénophobes.

De fait certains Français progressistes, liant prolétariat et anticolonialisme, soutiendront les luttes de libération nationale. D’autres, comme les Maoïstes dénonçant l’intégration du prolétariat français de souche, penseront que le prolétariat immigré est le nouveau sujet révolutionnaire. A partir des années 1980, la montée du racisme, de la xénophobie, les effets des mutations économiques sont tels que, pour éviter une cassure dans le prolétariat, apparaît le slogan : «  Français immigrés, même patron, même combat  ». Cela était juste et en plus combattait le racisme. De nos jours, où le concept de classe prolétarienne est compliqué, voir péjoratif ou nié, est apparu le slogan : « Français immigrés, même État même droit ». L’antiracisme non articulé au principe de lutte des classes et de défense du prolétariat, conduit à cette affirmation bourgeoise des droits de l’Homme : tout homme quelle que soit sa race ou sa couleur de peau a le droit d’être exploité ou d’exploiter son prochain.

En effet, si nous analysons les statistiques, les enfants d’immigrés commencent à se répartir dans les diverses classes sociales de manière identique au reste de la population Française. Bien que des disparités soient clairement établies, les écarts se resserrent ; notamment par l’effet de la durée d’installation, la naissance et la scolarisation en France. Bien évidemment les travailleurs clandestins occupent les emplois les moins qualifiés, ce qui modifie ces statistiques. Si nous devons continuer à combattre le racisme, comme idéologie néfaste et dangereuse ; ne tombons pas dans le piège de la bonne pensée qui consiste à ne voir les rapports sociaux que sous cet angle. La couleur de peau ou l’origine nous intéresse moins que les catégories exploiteurs/exploités, oppresseurs/oppressés. Pour nous un nanti, un privilégié, un patron, un bourgeois, etc. est à combattre qu’il soit noir, blanc, jaune, Français, Breton, Chinois, Européen etc. Les prolétaires eux aussi doivent rejeter les clivages racistes, nationaux ou communautaires qui fracturent, divisent, opposent. Ils doivent affirmer que la réalité sociale est avant tout une réalité de classe (capitalistes vs prolétaires) et que ces classes sont une réalité mondiale et non nationale.

Les capitalistes ne considèrent le prolétaire que comme une marchandise : une force de travail qui produit de la plus-value selon le rapport des valeurs d’usage et d’échange. Ce qui fait que la valeur d’achat de la force de travail doit être inférieure à la valeur de vente de la marchandise en tant que produit fini. A défaut d’une plus-value suffisante le capitalisme entre en crise (accumulation, baisse des bénéfices, déficit, etc.). Pour maintenir un taux d’exploitation octroyant les bénéfices, le capitaliste soumet la force de travail à la concurrence de l’économie de marché. Le chômage trouve là sa fonction d’armée de réserve : s’adapter à un niveau de la production, pacifier les lieux de travail par la menace du licenciement, embaucher le chômeur à moindre coût ; le résultat est la dégradation générale de la condition salariale. C’est dans cette logique que l’immigration est placée. Il fut un temps où démographie et besoin de travailleurs étaient tels que l’immigration ne posait pas de gros problèmes. L’actuelle situation de l’économie européenne implique de faire de l’immigration la nouvelle armée de réserve. Après l’ Accord général sur le commerce et les services (AGCS et la circulaire Bokestein qui accentue la politique libérale dans l’union Européenne, l’Europe propose un salaire minimum par secteur et la libre circulation de la force de travail. Comme il est prévisible que ces salaires minima seront inférieurs à celui actuel de chaque pays (sinon pourquoi ne pas appliquer ceux en vigueur ?), les patrons pourront embaucher des immigrés intra-communautaires à bas prix. Par suite, les salariés nationaux ou immigrés à meilleurs statuts antérieurs sont menacés. La libre circulation des travailleurs est la conséquence libérale de la libre circulation des marchandises, l’antiracisme servant souvent à occulter cela. Observons que la gauche dénonce le racisme ; mais se tait sur la libre circulation de la force de travail, vu son adhésion au capitalisme. L’extrême-gauche apôtre de l’anti-libéralisme, du refus de la libre circulation des marchandises et des délocalisations qui flirte avec un national-protectionnisme, exige la libre circulation des travailleurs. Le crétinisme de ces anti-libéraux ne leur permet pas de voir qu’ils sont intoxiqués par ce qu’ils dénoncent : la très libérale libre circulation de la marchandise, dont la force de travail n’est qu’une composante qui produit dérégulation et délocalisation interne.

A contrario, il faut agir pour empêcher l’usage concurrentiel de la force de travail pour éviter la concurrence, la paupérisation, le racisme, la xénophobie, le protectionnisme, le corporatiste…, et donc imposer le principe « A travail égal, salaire égal » que l’on soit Français, immigré, chômeur, primo-embauché etc. Si cela ne règle pas le fond du la situation, il permet d’éviter la multiplicité des statuts qui, par corporatisme, éclatent et divisent le prolétariat. Il offre une base commune à des luttes vers des reconquêtes sociales. Il s’agit de reprendre le vieux slogan et de l’agrémenter : « Prolétaires du monde unissez nous, contre les capitalistes du monde » ; dépassant ainsi le slogan devenu trop étroit et connoté « Français immigrés, même patron même combat » qui maintient une ambiguïté nationale Français ou immigré. Cela dit les chocs culturels sont une réalité ; ils ne peuvent être réduits ou dépassés que par une autre identification  : la lutte de classe version prolétarienne pour la communisme libertaire qui ne peut être qu’universelle, anationale.

C’est bien dans la destruction du capitalisme et de son fétichisme de la marchandise que se trouvent les solutions de notre monde.

Jean Picard, 15 Avril 2012