IMPERIALISME : LA PENSEE ZOMBIE

Lundi 7 décembre 2015, par cnt // Divers

Depuis les attentats du 13 novembre, on a vu déferler une avalanche de communiqués de la part de l’extrême-gauche (et de certains groupes anarchistes) pour expliquer que les attentats étaient une réponse à « l’impérialisme occidental » [1] et qu’il s’agissait donc, peu ou prou, de « lutte anti-impérialiste ».

Rappelons brièvement ce qu’est l’impérialisme. Ce concept, s’il n’a pas été inventé par Lénine, a nourri largement sa pensée tant et si bien qu’il en est devenu le principal théoricien. Pour les léninistes – et dans une approche quelque peu simplifiée, car le sujet est plus complexe - l’impérialisme est un mode d’action qui apparaît au moment où le capitalisme finit de se concentrer en monopoles, moment auquel les États développés se partagent le monde (notamment par l’exploitation des colonies) afin de lutter contre la «  baisse tendancielle du taux de profit  » [2].

Or, l’histoire a montré, du moins à ce jour, que le capitalisme trouve toujours des ressources et de nouveaux marchés pour lutter efficacement contre cette « baisse tendancielle » et que les entreprises font toujours de substantiels profits, ce qui constitue un premier « accroc » aux théories marxistes-léninistes. Le non-effondrement du capitalisme depuis un siècle (malgré la prédiction marxiste), ainsi que l’innovation technologique en constante accélération, sont des preuves suffisantes de la légitimité très limitée de cette thèse.

Autre défaut du concept d’impérialisme : il met en jeu des États. La conséquence qu’en tirent les léninistes (ainsi que divers libertaires), c’est que certains « petits » États seraient à défendre contre les « gros » États impérialistes. Le problème, pour des révolutionnaires, c’est que défendre un État, « petit » ou « gros », c’est toujours favoriser sa bourgeoisie.

Les défauts pointés ici étaient déjà valables en 1916, date de l’écriture de «  L’impérialisme, stade suprême du capitalisme  » ; ils le sont encore plus aujourd’hui. Le développement économique, la mondialisation et la multi-polarisation mettent à mal les analyses léninistes qui ont tenu, malgré leurs insuffisances, le haut du pavé pendant presque tout le 20e siècle, même si cela a conduit des «  révolutionnaires  » à défendre parfois des dictatures de la pire espèce. Ce sont ces vieux « réflexes » qui ont empêché l’extrême-gauche et certains libertaires de soutenir les révoltés pendant le printemps arabe en 2011 (puisque, en s’attaquant à leurs maîtres, ils s’attaquaient à des États «  victimes de l’impérialisme  »).

En ce qui concerne le « 13 Novembre », nos anti-impérialistes n’ayant trouvé aucun caricaturiste à blâmer ou aucun sioniste à accuser, se sont rabattus sur le noyau dur, « historique » de leurs analyses : la faute des attentats, nous expliquent-ils doctement, revient à l’impérialisme français (et à la guerre qu’il mène au Moyen-Orient). S’il est certain que les frappes effectuées par les pays occidentaux ne sont pas pour rien dans la situation dramatique de la Syrie (notamment en déstabilisant fortement la région et en ouvrant un espace politique aux djihadistes), ces analyses oublient plusieurs facteurs déterminants dans la création et le développement de Daesch  :

  • premièrement le fait que Daesch a, en grande partie, été créé grâce à l’ouverture des prisons par Bachar El Assad en 2011, lequel a ainsi libéré des islamistes purs et durs dans le but de créer un deuxième front contre les populations qui se soulevaient contre lui et de les prendre pour ainsi dire « en sandwich ». Ce noyau de djihadistes a ensuite été rejoint par des membres du parti Baas irakien, par des transfuges du parti Baas syrien, qui misaient sur une défaite d’El Assad, puis par des renforts religieux venus d’un peu partout.
  • Daesch ne se place pas essentiellement dans une perspective de développement du capitalisme, il poursuit un but avant tout religieux  : le développement d’un islam radical. Daesch n’est pas une nation. Il a une prétention universaliste et veut convertir et dominer la planète.
  • Le capitalisme dans la zone contrôlée par Daesch se limite à du commerce. Il n’y a pas d’industries, et pas de projet de développement de celle-ci. Certes, Daesch vit de la rente pétrolière, mais celle-ci n’est pas une fin en soi, plutôt un moyen de s’acheter des armes et de la clientèle (au sens antique du terme).

Nous sommes donc en face d’un groupe qui a une dimension religieuse et féodale extrêmement marquée, fort éloignée des conditions nécessaires, d’après les léninistes eux-mêmes, à la lutte anti-impérialiste [3]  !

Cette dimension est fondamentale si l’on veut saisir le sens de ce qui s’est passé le 13 Novembre à Paris. De plus, l’analyse que nous pouvions faire des événements de janvier 2015 voit son sens renforcé : dans tous les cas, ce qui a été attaqué en novembre 2015, ce ne sont pas des cibles stratégiques, ayant un intérêt militaire, mais bien des symboles de ce qui est contraire à l’Islam. Les communiqués de Daesch que nous avons pu lire sont clairs : ont été attaqués « des blasphémateurs », « des Juifs » (pour les attaques de janvier), et « des idolâtres » (pour les attaques de novembre). Les lieux et publics visés n’avaient que peu d’importance économique, ou stratégique (militairement parlant).

Ils avaient par contre une portée symbolique évidente. Il s’est agit de lieux de vie populaires : le stade de France, qui accueillait ce soir là de nombreux jeunes de Seine St-Denis, des bars, des restaurants et une salle de concert. Nous ne sommes pas là dans le cas d’un État qui se défend contre une attaque qui menace ses intérêts comme tentent de nous le faire croire les anti-impérialistes. Nous sommes en face d’un phénomène sectaire à vocation hégémonique (type secte Aum) qui dispose d’une puissance militaire.

[1A l’inverse, des groupes comme « Non Fides » ou « Temps Critiques » ont produit des textes tout à fait pertinents et intéressants.

[2Pour les marxistes, au fur et à mesure que l’histoire avance, la concurrence entre capitalistes tend à diminuer les profits des entreprises.

[3Ajoutons, comme cela est mentionné dans d’autres articles de ce dossier que Daesch attaque violemment la Tunisie, que même les « anti-impérialistes » les plus orthodoxes ne peuvent pas qualifier d’Etat impérialiste ; et que la montée des intégrismes religieux qui ont fait le lit de Daesch est largement une conséquence de la politique Truman (impérialisme US).