Seule la Raison peut s’opposer à la Folie

La guerre, dans tous ses états

Lundi 7 décembre 2015, par cnt // Divers

Ironie de l’histoire, passée quelque peu inaperçue, ce 11 novembre 2015, les magasins étaient ouverts. A peine clôturé, en 2014, le centenaire de la première guerre mondiale, qu’il n’était plus question de mémoire mais de profits. Aux oubliettes, les réflexions sur l’escalade belliciste à l’origine de cette boucherie, sur les souffrances indicible des soldats, sur la terrible injustice des « fusillés pour l’exemple » …

En cette date commémorative, il n’y avait vraiment plus rien de nouveau à l’Ouest, sinon cette injonction de travailler tous les jours pour acheter tous les jours.

 État de vide : la fabrique des insensés

Après le massacre de masse du « 13 Novembre », devant la chute de la consommation, Macron chantre du travail du dimanche, apôtre de la déconstruction du temps commun et de la destruction mémorielle de ce 11-Novembre a évoqué en guise d’explication une « perte de repères » . Il aura donc fallu un carnage pour que ce phare du modernisme économique commence à avouer que sa politique cynique, que la perte de sens sur l’autel des marchés, n’est qu’une fabrique à insensés.

Cette montée de l’insignifiant se retrouve dans l’indigence des discours politiciens que nous avons du subir. Hollande a donné le top départ dès sa première allocution guerrière. Il a tourné en rond autour du thème de la peur : « Ce que les terroristes veulent, c’est nous faire peur, nous saisir d’effroi. Il y a effectivement de quoi avoir peur, il y a l’effroi,… ».

En face l’extrême-gauche a ressorti son bréviaire du XIXe siècle pour dénoncer les interventions impérialistes (comme si la Tunisie, cible majeure des islamistes nourrissait des visés impérialistes envers qui que ce soit) et cela, elle n’est pas à une contradiction près, tout en continuant à demander une intervention occidentale pour soutenir les Kurdes du PKK. Du mauvais Clemenceau contre du mauvais Jaurès ! Pour finir sur ce rapide état des lieux, les observateurs retiendront que le 13 novembre nous sommes entrés en guerre au soir de la… « Journée mondiale de la gentillesse » .

Tout ceci n’est pas seulement un enchaînement de niaiseries abrutissantes mais signale ce qui domine notre époque : le vide sidéral de la pensée qui rend possible toutes sortes de folies collectives.

 « États sans raison » versus « exigence de rationnel »

Les « gentils contre les méchants », le « Bien contre le Mal »,… si la pensée religieuse est une pensée magique et simplette, la pensée nationaliste l’est tout autant. Dieu n’existe que pour ceux qui veulent bien y croire et la Nation (ou en d’autres temps la « Classe ouvrière » mythifiée) n’est pas un organisme supérieur à l’individu. L’un et l’autre renvoient une image négative de celui qui ne partage pas les mêmes croyances, qui n’a pas le même Dieu ou la même Nation.

Le mauvais, c’est toujours l’autre. Si l’on continue sur ce lamentable chemin, il y a de quoi nourrir effectivement de longues, très longues guerres. Car, dans les deux cas, domine cette idée absolument folle que des constructions imaginaires telles que Dieu ou la Nation sont supérieures à l’individu, à sa liberté et à sa vie ; en fonction de quoi chacun peut facilement trouver de mauvaises raisons de massacrer l’autre.

Dans notre actualité, pour nous libertaires, inverser cette donne criminelle c’est déjà remettre dans le bon sens la relation entre les abstractions idéologiques et le concret des existences des individus et donc de leur liberté.

Au quotidien c’est défendre non pas simplement une pensée laïque, dont l’inconvénient est qu’elle peut s’intégrer au nationalisme, mais défendre une pensés rationnelle En fait l’enjeu est bien de sortir d’un manichéisme propre à favoriser la polarisation belliciste pour rentrer dans un débat qui traverse tous les individus : celui de la Raison et du raisonnable.

 Guerre asymétrique / terreur / état d’urgence

Dans les médias, les experts se sont succédé pour nous expliquer que nous serions en train de vivre une « guerre asymétrique » . La guerre asymétrique est une stratégie militaire destinée à prolonger un conflit armé ; elle est menée par le plus faible contre le plus fort. C’est la petite guerre, la guérilla. De très nombreuses guérillas ont été menées sans pratiquer la Terreur, sans pratiquer des massacres de masse. Ce fut le cas en France, entre 1940 et 1944, dans un conflit asymétrique mené par les Maquisards contre les nazis, ce fut aussi le cas en Espagne avec des actions menés par des groupes de résistance anarchiste au franquisme.

La Terreur est tout autre chose. C’est une stratégie politique.

Ses manifestations, au contraire de la guérilla, sont toujours le fait du fort contre le faible. Adossée à toutes sortes d’idéologies, dont le point commun est le mépris absolu de la vie humaine, la férocité assumée de la Terreur s’exerce en vue de la conquête du Pouvoir ou du maintien dans celui-ci.
Historiquement, la relation que la Terreur entretient avec son but, la domination totale de l’homme par l’homme, nous renvoie à ce qui est aussi la substance de l’État. C’est pourquoi, si tous les États ne pratiquent pas la terreur, tous les États en ont la capacité [1].

Entre la guerre asymétrique et la Terreur, il existe donc une distinction fondamentale qui aurait dû sauter aux yeux de tous.

Si la confusion est rarement levée, c’est que le concept de terrorisme a été l’objet pour le Pouvoir d’une commode inversion de valeurs. Tout au long du XXe siècle, les Pouvoirs les plus totalitaires n’ont pas hésité à qualifier de « terroristes » ceux qui n’étaient que des Résistants. Le procédé rhétorique est bien connu : « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage » . Un marqueur de dérive totalitaire est d’ailleurs la facilité avec laquelle le Pouvoir se permet de traiter ses opposants comme des terroristes ou de les qualifier de tels. Nous en retrouvons, hélas, les germes dans l’utilisation de l’actuel état d’urgence.

Déjà, certains responsables politiques et administratifs commencent à utiliser l’état d’urgence contre de simples opposants à tel ou tel de leurs projets. Il s’agit là d’une faute gravissime car en agissant ainsi, ils font le jeu de Daesch et de sa folie criminelle. En traitant, pour satisfaire de petits calculs politiques du moment, toute contestation politique et sociale comme si elle était similaire à la Terreur semée par Daesch, non seulement « ils donnent plus d’eau au poisson », mais ils augmentent fatalement le néant réflexif et la confusion, deux facteurs qui ne peuvent faire qu’accroître le pouvoir d’attraction des fanatiques.

 Pour la liberté malgré l’État. Capacités d’une société solidaire

On peut comprendre la subtilité qui consiste à ne pas vouloir nommer Daesch pour ce qu’il est réellement dans sa substance, mais, de fait, là où il a déjà le pouvoir, Daesch pratique la terreur d’État, en s’appuyant sur un corpus idéologique religieux totalitaire et en soumettant une population de 10 à 12 millions d’individus. On peut comprendre également les discussions théoriques autour du terme de « fasciste » - on trouvera d’ailleurs, dans les pages qui suivent des remarques sur ce sujet comme sur plusieurs autres évoqués ici. Mais d’un point de vue opérationnel, qu’on nomme cela comme on voudra, les conséquences sont les mêmes que si nous étions face à un État fasciste développant une dynamique d’expansion qui nous concerne directement en ceci qu’elle touche nos lieux et modes de vie.

Nous n’avons rien à attendre de ces politiciens minables qui profitent de l’état d’urgence pour régler des comptes avec des opposants politiques, nous n’avons rien à attendre des intellectuels munichois qui, comme Onfray, parlent déjà de négocier avec Daesch comme d’autres parlaient hier de censurer le blasphème, nous n’avons rien à attendre de ces syndicalistes qui, tel celui-ci, éructent que « Il vaut mieux avoir un événement organisé, encadré, que des choses qui fleurissent spontanément » [2]

Ce que ces agissements et ces dires nous apprennent aujourd’hui confirme notre expérience historique : dans la lutte contre le fascisme, ce n’est surtout pas dans l’État et ses satellites mais dans la société que nous devons mettre nos espérances.

D’ores et déjà il faut saluer la solidarité dont la population a spontanément fait preuve - malgré les discours politiciens l’appelant à la plus grande passivité.

Oui, saluons les actions spontanées de solidarité qui ont fleuri lors de ces journées tragiques. Saluons toutes ces actions d’individus libres et courageux, de celles et ceux qui ont spontanément ouvert leur porte aux rescapés ensanglantés du 13 Novembre, des personnels de santé qui spontanément (et malgré un mouvement de grève) se sont rendus dans les hôpitaux pour soigner les centaines de blessés, des personnes qui, spontanément et par milliers, ont donné leur sang au matin du 14 novembre.

C’est autour de ces capacités de réponse individuelle et collective, de solidarité, c’est en encourageant une réflexion rationnelle, capable d’envisager toutes les éventualités, que les anarchosyndicalistes doivent participer à la résistance populaire et autonome pour défendre le plus précieux de tout : la Liberté.

[1L’idée d’inspirer de la crainte comme préalable à la soumission est en effet très ancienne. Elle se trouve déjà dans un propos célèbre de Caligula : « Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent ! » . Machiavel a bien explicité l’emploi de la Terreur comme arme politique « Or, se ré-emparer du pouvoir voulait dire, selon eux, renouveler cette terreur et cette crainte qu’ils avaient su inspirer à tous les esprits au moment où ils s’en étaient emparé. » , « Discours sur la première décade de Tite Live », livre III, chapitre 1.

[2Bernard Debedan, un des secrétaires départementaux FSU, le vendredi 20 novembre sur « Direct matin ».