FAKIR

Lundi 24 octobre 2016, par cnt // Divers

Le grand Larousse universel donne du mot « fakir » la définition suivante : « Nom donné en Inde à des ascètes aux pouvoirs extraordinaires dont certains font commerce. Ce terme est devenu péjoratif. »
En clair, le fakir est une sorte de magicien qui trompe le public en lui faisant croire qu’il possède des capacités extraordinaires.

Par ailleurs, ce nom est celui d’une revue de critique sociale de gauche. Cette revue et son directeur, François Ruffin, ont produit et réalisé un film très largement médiatisé : « Merci patron ». Ce film relate la lutte d’une famille d’ex-salariés du groupe LVMH dirigé par Bernard Arnault, une des plus grandes fortunes de France, qui à la suite de son licenciement pour cause de fermeture d’usine et délocalisation va être expulsée de son logement. François Ruffin prend les choses en mains et obtient après de nombreuses péripéties (interventions lors de l’assemblée générale des actionnaires, chantage...) la réintégration du salarié dans une entreprise et des indemnités.

Le film est mené sur un ton plein d’humour et c’est un vrai bonheur de voir étalées au grand jour la maladresse et la duplicité du porte parole de Bernard Arnault confronté à l’omniprésent François Ruffin. Le directeur de la revue Fakir est en réalité la véritable vedette du film. C’est lui qui détermine la stratégie, interpelle ses opposants, mène les actions, formule les revendications et tourne en ridicule les sbires de B. Arnault… il est partout et va même jusqu’à se grimer pour se faire passer pour le fils des licenciés lors d’un débat. Finalement, cette lutte n’est plus la lutte de salariés contre leur patron, c’est la lutte de Ruffin et de Fakir contre Bernard Arnault, et s’il est très pédagogique de voir que même l’un des plus grands patrons de France peut être amené à capituler face à des revendications, il est attristant de voir des ouvriers ramenés au rôle de simples comparses, de faire valoir d’une vedette des médias alternatifs. Dans ce film, François Ruffin apparaît comme une sorte de Zorro, ce personnage de série télévisée qui a enchanté des générations d’adolescents. Dans la colonie espagnole du Mexique, un fils de riche propriétaire et donc membre de la classe dominante prend fait et cause pour des petites gens du peuple, victimes de la cupidité de fonctionnaires véreux et les défend en ridiculisant ces adversaires. Le héros masqué occupe tout l’écran, fixe les stratégies, accomplit exploit sur exploit et sous les yeux des personnes lésées, totalement passives et réduites au rôle de spectateur, finalement les rétabli dans leurs droits anciens. Mais là se limite son action car si Zorro, digne représentant de la classe dominante, s’engage dans la lutte en lieu et place des exploités, c’est pour protéger en fin de compte l’ordre social existant que des excès d’injustice pourraient menacer en poussant le peuple à se révolter. Zorro se bat pour une société apaisée, dans laquelle les pauvres acceptent sans rechigner leur condition et dans laquelle les riches peuvent paisiblement jouir de la fortune réalisée en exploitant « en douceur » leurs employés. A la fin de chaque épisode, le héros abandonne son masque, sa cape et son épée pour retrouver son ranch, sa dulcinée, ses propriétés... et ses serviteurs. Pour que la société fonctionne calmement, il faut absolument gommer les injustices excessives nous dit cette série télévisée et c’est bien également ce à quoi s’attache, en dernière analyse, François Ruffin. En dénonçant « l’excessive » fortune de Bernard Arnault, « l’excessive » violence du licenciement des ouvriers, il plaide pour un capitalisme plus soft, prétendument plus moral. Il se garde bien d’évoquer la possibilité d’un autre futur, de rapports sociaux égalitaires, d’un monde sans hiérarchie, il ne faut pas surtout pas laisser entrevoir que l’ordre social actuel, fondamentalement injuste, inégalitaire et mortifère pourrait être révolutionné ; il n’évoque donc jamais les valeurs d’entraide, de solidarité, les méthodes d’action directe (c’est-à-dire la prise en main collective de leur problème par les intéressés eux-mêmes) et de démocratie directe, toutes choses qui sont partie intégrante du patrimoine du mouvement ouvrier. De même, il se garde bien de manifester de l’empathie pour les travailleurs roumains qui produisent à présent les vêtements autrefois fabriqués en France ; le seul roumain visible dans le film, responsable de l’usine, cynique et arrogant, ne peut que susciter chez le spectateur la peur de l’étranger et le repli sur des valeurs nationalistes. Pour combattre les excès des patrons-voleurs, François Ruffin nous propose ses méthodes, son équipe, son journal ; il se présente comme le sauveur et ce long métrage a tous les caractères d’un film publicitaire vantant ses mérites. Ainsi, la dernière partie est réservée à la célébration de la victoire de Fakir et de Ruffin, avec défilé, chants, danses, etc., etc. Ce final en apothéose qui célèbre la défaite de Bernard Arnault (le licencié retrouve un emploi et perçoit des indemnités) a un coté indécent car il néglige le sort pitoyable de la majorité des salariés licenciés lors de la fermeture de l’usine. Il constitue en fait un appel à soutenir Fakir, à le lire, à s’abonner. En transformant ainsi la lutte de classe en un spectacle dédié à sa glorification, François Ruffin et Fakir se comportent en politiciens uniquement soucieux de leur image et de leur place dans la société. Comme Zorro qui fascine les populations avec son accoutrement et ses exploits, François Ruffin se donne les apparences d’une pseudo radicalité pour obtenir l’adhésion des populations déshéritées. En réalité, ils contribuent ainsi, au maintien du système de domination. Les paroles du communard anarchiste Eugène Pottier dans L’Internationale sont toujours d’actualité :

Il n’est pas de sauveurs suprêmes
Ni dieu, ni césar, ni tribun
Producteurs, sauvons nous-nous mêmes
Décrétons le salut commun !