PARIONS SUR LA RÉVOLUTION

Dimanche 23 septembre 2018, par cnt // Divers

De tous temps, les jeux d’argent ont eu une mauvaise image et tant les religieux que les moralistes ou même les rationalistes les ont condamnés. Les uns parce qu’ils jugent immoral de gagner de l’argent sans effort, les autres parce qu’ils estiment qu’il s’agit, pour reprendre les termes de Buffon, « d’une friponnerie, d’un moyen pour leurrer les couches populaires ».

Les effets négatifs des jeux d’argent pour les classes pauvres sont connus depuis longtemps et de nombreux auteurs n’ont cessé de les dénoncer. Voici par exemple, ce qu’un observateur déclarait en 1934 : « On a remarqué, depuis longtemps en Italie que le jour du tirage de la loterie la vente du pain diminuait dans certains endroits. Il n’a pas été rare de voir en 1933, des ouvriers se priver, eux et leur familles, de nourriture pour pouvoir tenter leur chance à la loterie...  » (Klein). C’est pour ces raisons que les États dans de très nombreux pays ont strictement encadré ces pratiques ; en France, la loi du 21 mai 1836 proclame : « les loteries de toute espèces sont prohibées ». Mais parce que les jeux d’argent possèdent pour les pouvoirs en place des vertus particulières, des dérogations à ces beaux principes ont été promulguées très vite. La loterie nationale devenue Française des jeux, le P.M.U puis des casinos ont été créés et ont prospéré.

En 2016, les français ont dépensés un peu plus de 46 milliards d’euros en paris divers. Environ 36 milliards d’euros leur ont été rendus sous forme de gains et plus de 10 milliards sont revenus à l’État et aux actionnaires des sociétés de paris. Cette somme de 10 milliards représente un peu moins de 1 % du budget total des ménages, et elle s’accroît chaque année bien plus rapidement que les autres postes de leur budget (par exemple plus rapidement que l’argent consacré aux achats de livres, publications et périodiques qui était en 2016 de l’ordre de 10 milliards également).

On trouve des joueurs dans toutes les couches de la société mais ceux issus des foyers les plus pauvres consacrent au jeu une part de leurs revenus deux fois et demi plus élevée que les autres ménages. De même, les risques d’addiction sont inversement proportionnel au niveau d’éducation, et, parmi les joueurs réguliers ayant parié au moins une fois par semaine, 9 sur 10 ont au mieux le baccalauréat. Si l’on considère également que le nombre de ces joueurs réguliers a augmenté entre 2010 et 2014 de 40 %, que sur les dix milliards d’euros que l’État soustrait aux joueurs, six milliards (une somme supérieure à ce que rapportait l’impôt sur la fortune des plus riches !) sont payés par les plus pauvres de nos concitoyens, on doit convenir que les jeux d’argent sont une gigantesque escroquerie.

Parce que notre société devient de plus en plus inégalitaire et injuste, pour une fraction de plus en plus importante de la population, les jeux d’argent, avec leur perspective parfaitement illusoire d’enrichissement immédiat, offrent la seule solution, une solution aussi facile que mensongère, pour sortir de la précarité. Pour avoir la paix sociale, pour éviter les révoltes populaires, il faut du pain et des jeux disait l’adage romain, mais au moins dans l’antiquité, c’est l’État qui payait, et il dépensait des fortunes pour offrir des jeux à la plèbe ; si grande est la duplicité de l’État moderne qu’aujourd’hui les pauvres doivent payer les chaînes qui les tiennent en esclavage. Acceptez votre sort ici bas, n’essayez pas de sortir de votre condition, vous serez récompensé dans l’au-delà nous disent les religions.

Et la française des jeux, le PMU, les casinos, à grands renforts de publicité, ajoutent : un simple coup de dé peut changer votre avenir et faire de vous un dominant, vous étiez un perdant, grâce au jeu, votre vie va devenir merveilleuse. Pourquoi alors se fatiguer à lutter pour changer les choses ? Pourquoi se battre pour transformer cette société puisque même le plus pauvre a sa chance et peut comme par un coup de baguette magique devenir très riche sans fatigue. Mensonge scandaleux, car les probabilités de victoire sont infinitésimales, mais mensonge répandu à satiété par les sociétés de jeux, par les institutions, par les gouvernements de droite ou de gauche.

Les jeux d’argent sont un instrument de contrôle social, ils offrent aux populations les plus déshéritées, celles qui seraient les plus enclines à se révolter, une illusion, une possibilité de rêver à un avenir meilleur, un espoir. Il n’y a pas si longtemps l’espoir, pour les travailleurs, avait un nom : révolution sociale, et si en ce début de XXIe siècle ce mot ne signifie plus rien pour de trop nombreux exploités, il faut se poser des questions. L’addiction aux jeux d’argent est avons-nous dit inversement proportionnelle au niveau d’éducation. Plus on est éduqué, plus on est conscient et moins on est susceptible de se laisser abuser par des discours aussi beaux que mensongers.

Éduquer les classes exploitées, développer chez les dominés la conscience d’appartenir à la classe des exploités en éveillant leur esprit critique, leur montrer la réalité du monde capitaliste et surtout qu’un autre type de société est possible et souhaitable, que la solidarité et l’action directe sont des armes efficaces contre leurs exploiteurs et que ça vaut le coup de se battre pour leur émancipation, c’est le rôle que la première internationale avait fixé aux syndicats.

Les organisations qui dominent aujourd’hui la scène sociale ont oublié depuis longtemps ces grands principes et sont devenus de simples organismes de services chargés essentiellement de veiller au respect des lois par les patrons, à ce que les relations sociales dans les entreprises soient fluides et à gérer les conflits par la négociation. Le mot émancipation ne signifie plus rien pour eux, et ils ont totalement abandonné leur fonction d’éducation. Rien d’étonnant donc que, surfant sur ce vide, l’État et les patrons aient mis en place et perfectionné les multiples instruments qui maintiennent les populations dans la soumission à l’ordre établi : les jeux d’argent sont l’un d’entre eux.