Agro-écologie ET Écologisme : Anti-productivisme ou Anti-capitalisme ?

Dimanche 25 novembre 2018, par cnt // Écologie

À propos de l’agro-écologie comme à propos d’autres choses, il importe de poser la question de la finalité et, par conséquent, de s’entendre sur les mots, leur origine, leur contexte historique et idéologique. Il est utile de savoir qui les a inspirés, et quelles pratiques ils recouvrent pour quoi faire. On peut aussi poser la question à propos du « capitalisme », qui est un concept tentant de décrire une réalité, et pas forcément la réalité elle-même. Pour paraphraser Max Stirner lorsqu’il écrivait que « la liberté n’existe pas, seul les êtres humains libres existent », on peut dire, en forçant le trait, que le capitalisme n’existe pas, seul les capitalistes existent. Cela évite de prendre le concept pour un fourre-tout et de tomber dans des schémas dogmatiques, unepratique habituelle aux religieux comme aux marxistes.

 Le capitalisme ne repose pas seulement sur la fabrication de gadgets

En affirmant que « l’essence même du capitalisme, du système marchand, ce n’est pas de satisfaire des besoins, mais bien d’en créer de nouveaux, seul moyen pour lui d’assurer sa pérennité », l’auteur de la réponse parue dans le numéro 160 introduit malheureusement un
contre-sens.

Il y ajoute une fausse piste en pensant que dénoncer le « productivisme » (terme qui revient à plusieurs reprises dans la réponse assure alors une position radicale et critique indépassable. Sans rentrer dans le débat sur les origines historiques du capitalisme (le XVIe siècle, le XIXe ?) ou géographiques (Gênes ? Venise ? Londres ?), on peut souligner que celui-ci est un système dont les agents cherchent à vendre pour faire du profit (c’est le but premier et ultime) tout en satisfaisant certains besoins.

Certains besoins, pas tous, assurément, mais beaucoup. Et de grande ampleur. Car s’il n’y a pas de travailleurs valides un minimum nourris pour produire ce que les marchands vont vendre — à moins de recouvrir à l’esclavage « classique »
— et s’il n’y a pas de consommateurs solvables (quitte à les endetter) pour acheter cette production, le système ne peut pas fonctionner.

Autrement dit, s’il n’y a pas de consommateurs, il n’y a pas de vente, et pas de profit. La
société est donc organisée en conséquence, les capitalistes accordant aux travailleurs de quoi survivre, tandis que, grâce à leur lutte, les travailleurs peuvent, parfois, arracher davantage.

Contrairement à ce qu’avance un discours — dont il faut bien repérer qu’il provient des religieux (qui ont toujours critiqué le luxe pour les autres) ou des intellectuels gavés de la
classe moyenne (critique souvent ambiguë de la « société de consommation ») —, le gadget, le « superflu » ou le « n’importe quoi » ne constituent pas le coeur du capitalisme. La force de celui-ci repose d’abord sur la vente de produits de base comme les céréales, les boissons, la laine ou le coton, le ciment ou le pétrole. Car, intrinsèquement, l’humanité doit manger, boire,
se vêtir et se loger.

À ces besoins fondamentaux, indépassables, s’en ajoutent d’autres comme la reproduction sexuée ou l’art, par exemple. Ces deux domaines peuvent, bien sûr, être eux aussi marchandisés — et ils le sont. Mais la promotion de nouveaux biens articulant d’autres besoins en évolution (par exemple, la connaissance ou la distraction par le livre, le film, la musique, la Toile…), s’appuie sur ce centre productif. Sans pétrole, sans uranium, pas de Netflix. Affirmer le contraire reviendrait à dire que la guerre au Proche et Moyen-Orient a tout à voir avec la religion et rien avec le pétrole…

 Le tournant du compromis fordiste

Pour assurer leur pérennité, les capitalistes ont donc besoin d’une adéquation constante entre la production et la consommation : entre l’exploitation de la force de travail et le pouvoir d’achat des êtres humains. C’est ce qu’ont parfaitement compris les plus lucides d’entre eux qui instaurent le fordisme à
partir des années 1930, et son succédané le toyotisme, qui consiste, en gros, à lâcher du lest sur les salaires et l’aménagement du cadre de vie pour maintenir les profits et la consommation de masse.

C’est ce qu’ont également compris leurs épigones des années 1950 et 1960 qui, face à l’idéologie communiste ou tiers-mondiste, ont enclenché le discours écolo-catastrophiste qui est désormais dominant (conférence de Lake Success en 1948, ouvrages de Vogt et Fairfield Osborn la même année, fondation de la gouvernance mondiale de l’UICN et du WWF, jusqu’au Rapport Meadows de 1972 via le Club de Rome). Notons au passage que ce sont les eugénistes d’avant 1945 qui, dans ce cadre, deviennent les ultra-malthusiens d’après 1945, avec le même fond misanthropique qui aboutit, par exemple, à la création du WWF. Et la petite musique du « nous sommes trop nombreux sur terre » légitime tous les discours sur « bloquons les migrants ».

De même que l’antienne du « nous sommes tous sur le même bateau », Gaïa, Pachamama ou planète-terre permet de véhiculer un discours, et donc une politique, qui masque la lutte des classes. Il faut bien voir que le tournant fordiste des années 1930, initié aux Etats-Unis, s’effectue parallèlement à l’émergence des fascismes en Europe (Italie, Allemagne, Portugal — cas particulier de l’Espagne) ou ailleurs (Argentine, Japon…). Il se fait toujours contre l’idéal communiste qui, s’il est horriblement déformé par les léninistes et les staliniens, reste alors encore attractif pour beaucoup.

Le tournant fordiste se fait en partie contre le fascisme, mais également avec lui en tant qu’idéologie et contrôle des masses. La petite et la moyenne bourgeoisie, alors prise en étau entre les grandes entreprises déjà multinationales et l’agitation sociale des travailleurs, souvent radicale, est à la recherche d’une troisième voie qui constitue précisément l’un des axes idéologiques du fascisme, lequel, en Italie par exemple, n’hésite pas à prendre la couleur noire des anarchistes pour affubler ses chemises. Ce n’est donc pas un hasard si le concept de « productivisme » et sa critique « antiproductiviste » sont forgés au sein de cette classe. Cela se passe en France, à partir de 1931.

 Productivisme : produire pour produire ?

Le concept de « productivisme » est en réalité plus complexe qu’il n’y paraît. De même, son corollaire critique qu’est l’« antiproductivisme » est moins radical, et beaucoup plus ambigu qu’on ne le croit. Le premier sens, historique, de « productivisme » remonte donc à la France des années 1930.
Le second est plus extensif.

Il correspond à l’acception actuelle, courante et banalisée, selon laquelle le productivisme caractérise tout système économique qui maximise la production en ayant recours à divers moyens intensifs (en agriculture : produits chimiques, mécanisation, économie d’échelle…). Mais les deux vont ensemble. Le premier sens, qui est proposé par les dictionnaires, est d’ailleurs toujours admis par les courants qui se revendiquent de l’anti-productivisme. Selon eux, il s’agit d’un système qui « produit pour produire ». Telle est bien la conception avancée par les deux inventeurs du néologisme, Robert Aron (1898-1975) et Arnaud Dandieu (1897-1933), dans leur livre sur Le Cancer américain (1931).

Elle est admise et propagée par le groupe idéologique dans lequel ces deux auteurs évoluent : L’Ordre nouveau (1931-1939), qui édite une revue éponyme (1933-1938, 45 numéros). Ce groupe, composé d’intellectuels « non conformistes » (outre Aron et Dandieu : Denis de Rougemont, Henri Daniel-Rops, Jean Jardin, Claude Chevalley, Robert Loustau…), relève du courant personnaliste chrétien, mais il flirte aussi avec le fascisme. Relevons sur ce point la
coopération avec Philippe Lamour (1903-1992), animateur du Faisceau (1925-1928), premier parti fasciste français, puis fondateur de la revue national-révolutionnaire Plans (1931-1933) dans laquelle paraissent les premiers textes de l’Ordre nouveau ; la Lettre à Hitler publié par
L’Ordre nouveau (15 novembre 1933) ; la participation à un congrès mussolinien des Corporations à Rome (20-23 mai 1935) ; ou la fréquentation des jeunes nationaux-socialistes allemands (Otto Abetz…). Outre ses dénonciations du « matérialisme contemporain », de « l’esprit yankee » et de
« l’individualisme libéral », outre sa méfiance envers la technique et son positionnement « ni droite, ni gauche », l’Ordre nouveau critique le productivisme aussi bien américain que soviétique. Pour deux de ses membres actifs, Alexandre Marc (1904-2000) et René Dupuis
(1905- ?), « au productivisme actuel qui aboutit au culte imbécile et criminel de la production pour la production, nous voulons substituer la primauté du consommateur » (« L’homme dans la cité, le fédéralisme révolutionnaire », Esprit, 1932, 1-11, 2, p. 321).

La posture nommément « anti-productiviste » de L’Ordre nouveau vise probablement deux tendances qui se développent alors au sein du mouvement socialiste. D’une part, le « productivisme » du groupe turinois de L’Ordine nuovo (avec le marxiste Antonio Gramsci et l’anarchiste Pietro Mosso), qui promeut une rationalisation de la production libérée du taylorisme et valorisant le savoir-faire des travailleurs alliés aux techniciens. D’autre part, le courant artistique du « productivisme » soutenu en Union soviétique par le Proletkul’t etAlexandr Bogdanov (1873-1928), vieil adversaire anarchisant de Lénine.

 Le concept d’anti-productivisme renaît à partir des années 1970

Vu la déconfiture politique et idéologique de ses partisans, le concept de productivisme sombre aux lendemains de la Deuxième guerre mondiale, d’autant que la reconstruction, la relance de la production et le développement économique sont au coeur des préoccupations. Mais il réapparaît en France à partir des années 1970, pour caractériser le système agroindustriel, qui est notamment incarné par ladite « Révolution verte ».

Le nouveau mode de production agricole transforme en effet le paysan d’autrefois en un agromanager, modifie son rapport à la terre (le sol, l’eau), aux animaux (élevage en batterie, abattage de masse) et au milieu (climat, paysage), via une technicisation croissante (machines puis ordinateurs). Il abîme la santé des travailleurs agricoles par la chimie toxique encouragée
par de puissantes firmes agro-industrielles qui contrôlent de plus en plus les graines.

Il fournit aux consommateurs des produits standardisés et souvent affadis. Il fonctionne sur une échelle planétaire grâce au commerce international. Sous cet angle, le terme de productivisme devient synonyme d’agro-industrie chimique et polluante. Lutter contre le productivisme se confond alors avec la défense d’une agriculture paysanne, sinon avec la revendication d’un autre mode de consommation. Mais l’utilisation du vocable court le risque de tromper sur la nature du système de production et de
consommation. Car il permet d’oublier ou d’occulter — par le biais même de l’étymologie et de l’adjonction du -isme à productivité — le rapport capitaliste sous-jacent qui est d’une autre nature puisqu’il ne s’agit pas pour lui de « vendre pour vendre », mais de « vendre pour fairedu profit », ce qui n’est pas du tout la même chose.

 Critique de la marchandise : morale ou sociale ?

Il faut insister sur cet aspect qui interroge non pas l’essence d’une activité (la production), mais sa finalité réelle (produire pour quoi et pour qui). Selon la critique socialiste classique (marxiste et anarchiste), le profit n’est pas considéré comme une valeur morale, mais comme un principe économique : c’est l’agent d’un système d’exploitation. L’économie capitaliste ne produit d’ailleurs pas toujours à outrance (restriction de biens de luxe, par exemple), il vend, parfois à perte, et il détruit si nécessaire pour maintenir les prix.

En revanche, pour les courants religieux ou métaphysiques, l’argent et la marchandise sont considérés d’abord, et souvent exclusivement (le reste du propos n’étant que de l’enrobage), sous l’angle moral et moralisateur. Rien de nouveau depuis les diatribes du révérend pasteur Malthus. Au passage, l’idée même de « progrès » est condamnée, car il ne faudrait pas que les exploités imaginent qu’il puisse y avoir autre chose que le statu quo, que la conservation des équilibres naturels et sociaux, c’est-à-dire le maintien des inégalités et des injustices.

L’exhumation, au cours des années 1960-70, du concept de productivisme « première manière » (des années 1930) est effectuée par d’anciens membres de L’Ordre nouveau, comme Denis de Rougemont (1906-1985), animateur d’Ecoropa, et Claude Chevalley (1909-1984), inspirateur du groupe Survivre et vivre. S’y ajoutent des penseurs ayant fréquenté avant-guerre le courant personnaliste, comme le pasteur Jacques Ellul (1912-1994) ou l’enseignant Bernard Charbonneau (1910-1996), qui comptent également parmi les piliers intellectuels de l’écologisme prenant son essor après mai 1968. En France, les courants chrétiens ou gandhiens de la CFDT au PSU et les rescapés du pétainisme (Armand Petitjean…) reprennent en chœur l’antienne.

De facture chrétienne, le personnalisme rechigne à se dire anti-capitaliste ou anti-étatiste. Il préfère utiliser un autre vocabulaire qui englobe le concept de « productivisme ». L’Ordre nouveau des années 1930 reconnaissait la propriété privée. L’actuel courant antiproductiviste esquive généralement, pour ne pas dire systématiquement, cette question de la propriété pour se concentrer sur le mode de gestion, ce qui n’est pas la même chose. Composite, il revêt plusieurs tendances dont certaines se revendiquent de l’anticapitalisme, mais en véhiculant des analyses qui mésinterprètent la logique capitaliste (lequel produit pour vendre, et non pour produire en soi).

 Retour de l’histoire ou dépassement ?

Il est probable que les militants actuels qui se dressent contre le productivisme ignorent tout ou partie de cette histoire ou de sa charge idéologique, et qu’ils voient dans ce concept un simple moyen de dénoncer l’outrance d’un système économique. Mais la teinte religieuse d’un grand nombre de penseurs écologistes contemporains (Pierre Rabhi, Vincent Cheynet, Hervé Kempf, Dominique Bourg…) ou de penseurs proches (Gilbert Rist, Jean-Pierre Dupuy, Bruno Latour…) confirme cette filiation. Le lien entre les antiproductivistes « première manière » et « seconde manière » est d’ailleurs affirmé par des intellectuels comme Christian Roy ou Mireille Marc-Lipiansky.

Mais en quoi ce serait un problème s’il s’agit de « sauver la planète » et de lutter contre la « dévastation du monde, son empoisonnement général » ? En fait, il y a convergence entre trois tendances à l’aune du discours catastrophiste. L’une, animée par les puissances dominantes, nous explique que le modèle de production intensive était nécessaire pour sauver le monde de la famine, voire qu’il l’est encore. Il est certes liés à l’industrie chimique, mais il ne faut pas oublier que les premiers idéologues à lutter contre la dévastation des terres étaient eux-mêmes des chimistes hommes d’affaire qui avaient intérêt à noircir la situation et à vendre leur solution.

C’est le cas de Justus von Liebig (1873-1903), souvent cité de façon élogieuse par un Marx qui n’imaginait pas que ce « prophète de malheur » (comme l’appelait Élisée Reclus), par ailleurs riche aristocrate, allait donner naissance à la puissante entreprise qui porte son nom. Notons au passage que la défense de la pureté du sol et de la terre est l’un des leitmotiv du fascisme, le leader nazi Heinrich Himmler (1900-1945), ancien membre de l’organisation éco-naturaliste Artam, en faisait d’ailleurs son affaire lorsqu’il promouvait l’agriculture biologique dans ses fermes…

Les objectifs réels du capitalisme sont de vendre et de faire du profit en maintenant un mode industriel gourmand en énergie, quitte à défendre le nucléaire puisqu’il est faiblement émetteur de gaz à effet de serre (argument avancé par l’ex-ministre Hulot pour faire passer la pilule de la relance du programme nucléaire français, et qui peut quitter son poste maintenant qu’il a fait le job). L’autre, animée par une paysannerie effectivement aux abois, tente de sauver sa peau.

Dans les pays urbanisés, il s’agit pour elle de se concilier les citadins par une promotion du bio, des produits de qualité et du circuit court — principes séduisants — quitte à endosser le discours écolo-catastrophiste. Mais il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour comprendre que ce discours anxiogène est bien plus puissant qu’un appel au retour à une « agriculture paysanne » dont les composantes historiques sont loin d’être révolutionnaires, malgré les tendances ouvrières-paysannes qui, de nos jours encore, ne s’opposent guère à l’État fondé de pouvoir du capitalisme.
Si, en outre, s’ajoutent les tendances post-fascistes, l’affaire devient confuse. Supposer que des personnes comme Alain Soral ou Alain De Benoist (auteur d’un livre intitulé Demain la décroissance, penser l’écologie jusqu’au bout, 2007) ne soutiennent l’agro-écologie que par pur opportunisme revient à masquer, avec une forte dose de naïveté (l’écologie serait
intrinsèquement du « bon côté ») et de méconnaissance historique (on oublie ses origines), la logique terrienne, biologique, primitive et grégaire du fascisme historique… et du postfascisme actuel. On se rappellera alors les « chemises vertes » de l’agitateur paysan fascisant Henry Dorgères

pendant les années 1930. Certes, nous sommes en 2018, mais où nous emmènent les politiciens qui surfent sur l’anxiété, qui ont intégré l’appareil d’État, qui se posent en « sauveurs de la planète » et qui parlent d’anti-productivisme au lieu de se dire anticapitalistes ?