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Impressions sur la commémoration à Barcelone de l’assassinat de Salvador PUIG-ANTICH il y a 50 ans.

Publié le 27 avril

  • Pour lui à Barcelone, le « garrote vil » le 2 mars 1974,
  • Pour nous, la commémoration de son assassinat, du 1ᵉʳ au 3 mars 2024.

Nous nous sommes rendus à Barcelone pour la commémoration des 50 ans de son assassinat au « garroté vil » (comme tous les anars par Franco avant lui).

Il n’était pas qu’anar - communiste, conseilliste, catalan, proche du situationnisme, et autres tendances. Il lisait, il s’informait. Il était raisonnable, plus que d’autres, « l’Ambassadeur » son surnom par Maria Dynamite. Il était dans la lutte, en contact avec des ouvriers en grève (Harry Walker et autres), avec des membres d’associations, les Conseils ouvriers, en lien (comme d’autres du MIL) avec des membres de ce qui l’on dénommera OLLA.

Mais il fut impossible de le faire évader.
Le garroter, c’était le vouloir « quinqui » (voyou) ; d’ailleurs le même jour que lui fut exécuté comme lui à Taragone un autre soi-disant assassin de garde civil (à l’identité sciemment fausse : ni apatride, ni Polonais, qui ne s’appelait pas Heinz Chez, et était Allemand de l’Est).

Salvador, « el Metge » comme je l’ai connu, Gustave, Gustavo, était catalan membre du MIL (Movimiento Iberico de Liberacion ou 1000, mille fusils), résidant dans sa ville de Barcelone, allant à Toulouse, base arrière et ailleurs avec le MIL, voulant la propagande écrite (éditions Mayo 37, réédition de Pannekoek et Berneri et autres, folletos, revues CIA -Conspiracion Internacional Antifascista-) : le MIL, éditeur, traducteur, écrivain, braqueur – récupération nécessaire de fonds par les « atracos » des banques espagnoles (avec distribution du tract du MIL aux employés et leur peur de le prendre) - tapé sur IBM à boule, tamponné MIL).

Barcelone, la belle, si vivante.
Nous sommes arrivés jeudi soir – retrouvailles avec l’amie, grâce à elle, dans ce logement militant cénétiste où elle loge avec nous.

Vendredi matin passé si vite ensemble. L’après-midi, nous partons les trois à la bibliothèque « CRAI » de ‘l’Université de Barcelone, mais beaucoup de temps perdu (métro, bus, marche), 1 heure à peine dans ce lieu plein de la mémoire des Républicains - affiches, objets, dossiers. Je n’y retrouve pas mes archives perdues.
Un accueil formidable, peut-être parce que nous nous présentons.
Nous demandons aux deux dames de nous communiquer le dossier Salvador PUIG ANTICH. On parle. Faute de temps, nous lisons seulement la liste du dépôt – elles nous donnent la copie (qui est sur internet) qui me semble réduite.
Il faudra revenir : ouvert lundi à vendredi de 8 h à 20 h !

19 h / vendredi 1ᵉʳ mars - A l’Athénée L’ARMONIA (salle d’un lieu officiel : ancienne filature, quartier Sant’Andreu) places réservées devant : beau spectacle avec des chanteurs-chanteuses militants espagnols, portugais, jeunes ou plus âgés - mais surtout, quelle foule, que de monde, trop de monde pour la salle archicomble – des vieux certes, des demi-vieux et des demi-jeunes, des jeunes, le tout : une assemblée vivante et variée, un public animé – l’espoir des jeunes pour que l’avenir chante autrement gaiement que l’avenir gris que les officiels concoctent. Comme nous étions nombreux ! 100, 200, 300 ou plus sont venus, ont parlé, discuté. Je n’ai pas tout saisi (catalan, castillan, peu de français) mais compris, j’espère l’essentiel.

Des intervenants « interviennent » : le journaliste, Raul RIBENBAUER mais une seule des trois sœurs de Salvador est présente qui est montée sur l’estrade en solidarité chanté avec une chanteuse talentueuse.
Dire, expliquer, c’est le cinquantenaire, mais aussi une nouvelle commémoration - notre amie, qui fut compagne de Montes (Ignaci, un frère SOLE SUGRANYES, décédé il y a quelques années) a préparé son intervention qu’elle lira… Elle patiente longuement et je la plains de la tension qu’elle a. Du bruit dans la salle archicomble - elle est peu entendue. Mais elle n’est pas la seule. Elle a patienté près de la sœur de PUIG qu’elle nous présentera – avec elles, Sol, la coordinatrice de cette belle manifestation (Argentine qui a- c’est original quelques problèmes administratifs). Je n’ai rien préparé et ne parlerai pas, impressions lourdes pour moi.

Bar en terrasse du lieu, tant de monde discute, on participe avant de rentrer en métro.
Nous serons 6 à l’appartement militant : l’amie, et puis Gabriel POMBO et sa famille, repas et discussions longues dans la nuit, en français.

11 h / samedi 2, nous revoici à L’ARMONIA : débat intitulé, dit le programme, “PUIG et le MIL Cinquante ans après” (nous 3 arrivons très peu en retard dans une salle super-pleine et cette fois, pas de place).

Sur l’estrade, 4 intervenants : chacun donnent poliment son point de vue sans égratigner le voisin.
Il y a 2 anciens, Ricard DE VARGAS GALARONS de l’OLLA en lien avec le MIL, et Jean-Marc ROUILLAN, dit Sebas au temps du MIL, et la journaliste, Astrid SOLE (qui a écrit le fascicule pour la commémoration "Segon homenatge a Catalunya - un combat de l’autonomia obrera" avant le livre à paraître) et Gabriel POMBO DA SILVA (plus de 30 ans d’emprisonnement et de lutte, ROUILLAN 28) avec chacun sa vie militante.

On doit être une bonne quarantaine à partir à pied manger à LA CINETIKA, un lieu occupé, grand squat à salles multiples plein d’activités (vestiaire et jeux gratuits) salle de cinéma… Des dames maghrébines nous ont préparé un délicieux couscous végétarien. LA CINETIKA, caisse participative - on récolte des tracts, des infos, large public de tout âge (donc ouf plein de jeunes ici aussi).

Au 1ᵉʳ étage, dans le hall, l’exposition : « Salvador PUIG ANTICH i el MIL ». Pleins les yeux, les souvenirs au cœur.
Depuis quelque temps ou quelques années, l’amie nous a expliqué qu’il existe une interrogation : y avait-il des femmes au MIL ? Nous, nous savons qu’elles étaient présentes, militantes et sympathisantes, amantes, aimantes, amies, relations, compagnes, participantes, complices – locations autos, appartements ici et là (Toulouse et Barcelone) repérages de lieux, portages de matériels, tracts, revues, livres, etc. Non, aucune pour les « atracos », et le Metge était de ceux qui ne voulaient pas.

PUIG a acquis au fil du temps une « compagne » reconnue, Margalida, 20 ans en 1974, qui a une chanson dédiée, Margalida. Il lui a écrit pendant sa détention. Lui, tel que nous l’avons cotoyé, que je l’ai cotoyé, disait ne pas vouloir s’engager - militant, le danger, au jour le jour, avec la nostalgie de la Suisse, avec envie de mieux jouer de la guitare, chanter, lire. …

Pour l’exposition, des photos féminines avaient été demandées et ont été transmises. A la trappe.
Quasi pas de photos de femme à cette expo (oui ses sœurs).

Pourtant : Queso avec Quesita (Maria Augustias) elle, à 17 ans, condamnée à 5 ans d’emprisonnement… et Eva, compagne du Secrétaire, Maria-Luisa avec Pedrals, et puis Aurora avec l’un, l’autre… Salvador retrouvait une Gemma parfois à l’appart de Barcelone (leitmotiv pour nous ; « il faut dégager ce qui est compromettant » sur son chemin), une Toulousaine près de Saint-Sernin à Toulouse, il était charmant.

Du monde toujours, en bas dans le grand hall, à l’étage à l’expo près des salles et on discute.

17 h 30 / nous attendons le film de José MOLINA « A Salvador PUIG ANTICH » et celui de Sofian ACHABE, « Dias de suenos y plomo ». La salle n’est pas pleine - mais j’y suis, touchée par le passé.

18 h 30 / Horaire inscrit sur le programme ; « Débat sur les luttes actuelles ».
Nous croyons avoir le temps d’y aller après le ciné. Nous n’entendons pas l’info en catalan - débat avancé et commencé à l’heure du film. … /… Aurore. SUITE SUR LE SITE http://cnt-ait.info


On a perdu la copine catalane, allée au débat. Elle s’est fait allumer et nous n’étions pas avec elle, ni Gabriel, ni son épouse (déjà partis comme ils nous en avaient prévenu vers un autre rassemblement).
Elle s’est fait rembarrer comme une malpropre, nous dit-elle, par de gros machos de la quarantaine qui n’ont pas vécu la période MIL mais estiment avoir la vérité - alors que le MIL était multiple, inclassable, avec au moins 2 branches, si ce n’est 3, qui pouvaient s’entremêler : la théorique (ceux qui impriment et ceux qui écrivent, préparent, prennent les contacts) et les actifs directs (qui, eux aussi, contactent, peuvent écrire, voyagent, récupèrent explosifs et matos, braquent), ceux qui sont de l’une et l’autre branche comme Victor (Oriol). L’amie a raconté cette période forte, mais eux ont monté leurs grosses voix- anars machos ? elle n’en est pas revenue ! elle est mal de notre passé.

Quand nous sommes entrés dans la salle avant le rendu du débat (ciné fini) elle nous a raconté mais a refusé de dire QUI, n’a plus voulu intervenir. Nous aussi sommes restés silencieux, arrivés à 18 h 30, en fait juste avant les conclusions : ils parlent de grèves et d’actions -air connu- des luttes actuelles et à venir, sans doute plus vives qu’à Toulouse et plus réprimées.

Un peu de baume au cœur en discutant, en grignotant et buvant à la cafétéria. Dur d’intervenir en catalan ou castillan, on baragouine, je reprends l’habitude…

Pluie.

Nous rentrons fatigués à l’appartement. Nous décidons de ne pas repartir pour le concert à 22 h, à l’Athénée, à Trinitat Nova. On capitule, dommage (la veille, nous avons trop veillé et peu dormi tous les trois avec les très sympas Gabriel et son épouse). Si le concert avait été dans le même quartier, on y serait resté un moment.

11 h / dimanche 3, commémoration au cimetière de Montjuic. Il ne pleut pas.

Après le métro, rendez-vous pour être embarqués en fourgonnette - chance, car c’est vraiment loin et haut sur la colline.
Une case pour Salvador parmi des dizaines de milliers d’autres, case où sa famille a eu un jour l’autorisation de mettre une "belle" plaque, son nom (sa famille a placé pour lui une discrète petite croix). Il avait 26 ans et nous avions le même âge.
(Nous avons vu dans Montjuic d’autres cases presque anonymes, avec un nom ou une date, ou les deux : des exécutés ? ou des noyés anonymes ?).

A Montjuic, étaient présents plus d’une centaine au moins de personnes, – bien sûr Ricart (nous étions dans le même véhicule) une sœur de PUIG et son mari, Jean-Marc ROUILLAN et sa compagne, d’autres, la foule – peut-être plus de vieux mais pas que – le chanteur portugais qui a vécu en France, la guitariste, des cénétistes de L’Hospitalet avec leur drapeau (le seul), leur bouquet et son petit carton rouge-noir qu’ils accrocheront sur la plaque du Metge, le maximum de fleurs accrochées à sa plaque (mais pas de place pour toutes les fleurs) présents tous ceux qui ont porté leur cœur et leur esprit de lutte – déclarations et chants. Mais lui est mort à 26 ans.

Nous deux décidons de redescendre tranquillement à pied, la vue est belle, la vie est belle avec tant de nostalgie au coeur - nous avons le temps d’aller tranquillement au quartier Vallcarca à l’inauguration de la fresque murale du PUIG pour 17 h. On flâne dans ce lieu immense.
Presque à l’entrée du cimetière une voiture avec 5 jeunes nous interpelle.
Nous baragouinons catalan castillan – Mais nous sommes Français ! Avez-vous vu la tombe de Durruti ? - Non on ne sait pas où elle est – et voir celle de Ferrer. – Prenez la dernière route à droite avant la sortie, nous y allons aussi. On y retrouve les Gascons. (Pour moi, plus d’autocollants CNT-AIT à coller, que celui SNU et je le colle).

Il y a trois tombes égales : à gauche, Ferrer, au milieu Durruti, à droite Facerias : sur le piquet de la ville sont simplement indiqués leurs noms et les dates, naissance et mort – 36 pour Durruti et Facerias. La ville n’a surtout pas fait de proxélitisme. (grande tombe-casier d’un syndicaliste non loin).

Nous déambulons tranquillement aux Puces de Montjuic juste en bas, et arriverons à l’avance à Vallcarca. Lieu de la fresque repéré (une placette née de la destruction de maisons ouvrières) on a le temps de manger un morceau dans un lieu sympa.

17 h / Inauguration de la grande fresque représentant Salvador avec le créateur, membre d’un collectif.
On arrive juste - du monde, 60 à 100 personnes sous le vent. On n’a pas croisé Jean-Marc ROUILLAN et sa compagne. C’est elle qui téléphone demi-heure après : oui, on était là, eux repartis très vite - nous ne nous sommes pas vus. Je suis sûre de figurer sur l’enregistrement vidéo. On parlé 3 personnes dont le peintre. On n’attrape pas toutes les paroles en catalan, mais l’ensemble, comme on connaît l’histoire. Bière ou tisane d’hibiscus et cacahuètes - on reviendra au chaud de la petite cafétéria sympa avant de reprendre le métro pour rentrer.
Rude journée encore, kilomètres avalés. Échange de paroles. Sentiments qui remontent. L’artiste a peint le PUIG le visage un chouia trop large, mais bravo la performance, c’est une belle œuvre colorée !

Au bout de ces trois journées, on a rencontré et parlé, et rencontré du monde, pas autant peut-être qu’espéré, aussi comme on le redoutait – tellement de monde – art de l’esquive pour moi.

La plupart des ex du MIL absents, nous ne les avons pas revus. Ils n’ont pas souhaité venir (ils allèrent à d’autres commémorations, je ne le fis pas, c’était trop vif, j’étais dans une autre vie). Expérience qui remue, temps ancien qui remonte.
Joie de revoir Barcelone après plus de vingt ans. Envie d’y retourner.

Dimanche soir. On mange à l’appartement cénétiste (mon téléphone est bloqué, on oublie de prendre des photos, il y a pourtant un article sur eux qui revinrent en Espagne dans une revue, et sur d’autres militants). Trois courses au petit supermarché à côté (nombre de magasins ouverts jusqu’à 23 h !…).

Lundi 3 mars, car à midi, mais on a décidé de partir tôt, avoir le temps.
On débarque du métro à l’Arc de Triomphe que je reconnais.
À deux pas, la gare de France. À quatre pas la mer que nous ne verrons pas.
À trois pas de ce bâtiment militaire où eurent lieu les deux procès "sumarissimo" des membres du MIL. L’avocate toulousaine M-Christine ETELIN y assista. Tribunal d’exception, tribunal franquiste.
Dès le deuxième jour de son procès, le 9 janvier 1974, PUIG ANTICH écopa de deux peines de mort - et fut exempté d’une !!!

Oriol SOLE SUGRANYES (26 ans) et Jose Luis PONS LLOPET (18 ans - déjà 30 ans de prison pour lui au procès avec Salvador) dans un second procès échappèrent à la peine de mort requise. Peines de prison, 30, 60 ans (cumul des peines comme aux États-Unis) moins d’années pour les autres du MIL (en prison franquiste : aller à la messe, 1 semaine de prison en moins par messe, mais aussi l’occasion de rencontrer ses amis).

Mort de Franco en novembre 1975. Loi d’amnistie en octobre 1977.

Mais Salvador PUIG ANTICH avait été exécuté le 2 mars 1974.

Puis, lors de l’évasion de Ségovie (24 membres de l’ETA, 2 du FAC, 1 du PCEi et 2 du MIL) ;
le 6 avril 1976, Oriol SOLE SUGRANYES fut abattu (3 balles) près de la frontière à Aurizberri.

= 2 militants du MIL assassinés.


Aurora – ex de ce temps, ex du MIL


N’oubliant pas qu’avant la mort de Franco, sont encore assassinés une douzaine de personnes (et blessés des centaines) :

  • 27/09/1975 fusillés 5 membres de l’ETA à BURGOS, et 3 du FRAP à HOYO DE MANZANARES,
  • 03/03/1976 abattus 5 grévistes sortant d’une église gazée par la police à VITORIA-GASTEIZ,

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