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Les 100 ans de la commune de Cronstadt

Publié le 27 février 2021

« … Cronstadt on peut recommencer... ». Aujourd’hui en 2020/21, c’est par ce slogan que certains Trotskistes et autres marxiste-léninistes interpellent les Anarchistes et Anarchosyndicalistes, dans des manifs tendues. On constatera qu’ils assument complètement cette menace de mort. Cela fait déjà 100 ans que les contres-révolutionnaires bolcheviques ont écrasé, dans le sang et la terreur, une expérience authentiquement prolétarienne, « la première tentative populaire entièrement indépendante de révolution sociale faite directement par les classes laborieuses elles-mêmes » d’après Voline, et qui a été vite oubliée par les bourgeoisies de tout bord politique. La commune de Cronstadt est en effet un épisode de la révolution Russe qui a dévoilé au grand jour la vraie nature du régime bolchevique, de Trotski et ses avatars, de comprendre que Staline et le stalinisme ne sont que des évolutions logiques et naturelles du bolchevisme.

Beaucoup de révolutionnaires comme Alexandre Berkman ont eu une amère désillusion sur la nature de ce régime politique. Pour bien comprendre les choses nous allons faire un rappel historique. Il faut savoir que les marins de Cronstadt avaient déjà une forte tradition révolutionnaire avant 1921, et avaient joué un rôle important dans la révolution Russe de 1905. Ce sont eux qui furent parmi les premiers en 1904 à se révolter, et ce sont eux aussi qui ont été parmi les derniers à rendre les armes en 1906. Ils ont subi par la suite la répression tsariste mais leur esprit révolutionnaire resta inébranlable. Hormis la révolte contre les conditions politiques et sociales de l ’époque, la situation des marins était difficile. Dans la Marine russe, la discipline était particulièrement sévère, en même temps capricieuse et déraisonnable : les officiers ne considéraient nullement les matelots comme des êtres humains !

La première guerre mondiale ne fit que renforcer l’esprit des marins cronstadiens. Surveillés et fichés pour non-conformisme politique ils furent envoyer au front pour compenser les pertes navales, certainement avec l’arrière pensée, qu’il en meure le plus possible. Ils durent aussi faire face au gouvernement provisoire de Kerensky après l’échec du soulèvement de juillet 1917. Ce dernier voulait que le soviet d’ouvriers, de paysans et de soldat livre les meneurs. Ce à quoi les marins répondirent que « Il n’y a pas de meneurs parmi nous ; nous sommes tous des meneurs de grèves. »

Au début de l’année 1921, à la fin de la guerre civile, en Russie les gens s’attendaient à ce que les communistes réduisent les charges et abolissent les restrictions imposées en temps de guerre, qu’ils rétablissent les libertés fondamentales et que la vie normale reprenne son cour. Bien qu’impopulaire le gouvernement bolchevik avait l’appui des travailleurs. Malheureusement ces espoirs étaient vains , le gouvernement communiste n’avait aucune intention d’assouplir la tyrannie, bien au contraire.

La classe ouvrière de Petrograd mit peu de temps à s’exprimer ouvertement, ils accusèrent la politique bolchevique de centralisation, la bureaucratie et l’attitude autocratique envers les paysans et les ouvriers d’être responsable de la misère et de la souffrance de la population. De nombreuses usines avaient fermé et les ouvriers mourraient littéralement de faim. Ils décidèrent de se réunir pour pouvoir discuter de la situation catastrophique dans laquelle ils se trouvaient. Le gouvernement bolchevique interdit ces réunions, le prolétariat local s’offusqua de cette décision, le sentiment d’animosité contre les bolcheviques continua de s’accroître et les communistes ne voulaient faire aucune concession au prolétariat local. Des grèves débutèrent le 24 février et le gouvernement répondit aux revendications des grévistes par de nombreuses arrestations et par la suppression de plusieurs organisations ouvrières.

Ce qui se passait à Petrograd inquiétait beaucoup les marins de Cronstadt, et un mouvement de sympathie pour les grévistes de Petrograd prit naissance. Un comité de marins y fut envoyé pour y étudier la situation. Ainsi, le 1er mars eut lieu à Cronstadt sur la place Yakorni une réunion publique. Au cours de ce rassemblement, les marins envoyés à Petrograd le 28 février, firent leur rapport qui confirmait les pires craintes du soviet. Apprenant les méthodes des communistes pour mettre fin aux humbles revendications des ouvriers, l’assemblée ne mâcha pas ses mots. Le même 28 février les marins du Petropavlosk se mirent en accord avec du Sevastopol pour voter une résolution, qui exigeait, entre autre des ré-élections du soviet dont le mandat était sur le point d’expirer. Cette résolution fut présentée à la réunion publique du 1er mars. Kalinine, représentant officiel du parti bolchevique et président de la république fédérée socialiste Russe, et Kouzmine, commissaire de la flotte de la Baltique, s’opposèrent avec acharnement à cette résolution. Au cours de cette même assemblée, on décida d’envoyer à Petrograd un comité afin d’expliquer aux ouvriers locaux les revendications du soviet Cronstadien et leur demander d’envoyer des délégués impartiaux, pour prendre connaissance de la situation réelle et des revendications des marins.

Ce fameux comité de Petrograd composé d’environ 30 membres fut arrêté par les bolcheviques. Ce fut le premier coup porté par le gouvernement communiste contre le soviet Cronstadien et le sort des membres du comité ne fut jamais élucidé. La réunion du 2 mars, à l’ancienne école d’ingénieurs de Cronstadt, regroupait environ 300 délégués et parmi eux, des communistes. L’ordre du jour était d’organiser les élections imminentes de l’assemblée sur des bases plus équitables. Le soviet revendiquait encore et toujours des soviets libres de toute ingérence d’un quelconque parti politique ; on voulait des soviets impartiaux ! Le délégué communiste Kouzmine, s’adressa à l’assemblée en vantant les mérites des commissaires, avec arrogance et insolence, il mit également en doute les motifs révolutionnaires cronstadiens, pour finalement leur déclarer ouvertement la guerre. Il est clair qu’après cet épisode les rumeurs les plus folles et un sentiment du suspicion envers les bolcheviques gagna tout le monde, au point que l’assemblée aborda le problème de l’organisation de la défense de la ville, contre une éventuelle attaque bolchevique. On décida en toute urgence de transformer le présidium de l’assemblée en comité révolutionnaire chargé de maintenir l’ordre et la sécurité de la ville.

Les bolcheviques n’attendirent pas pour organiser leurs attaques : le 2 mars , le gouvernement publia une ordonnance signée par Lénine et Trotski, qui dénonçait le mouvement de Cronstadt comme étant une mutinerie contre les autorités communistes. Le mouvement des soviets libres fut décrit par Lénine et Trotski comme « étant l’œuvre d’interventionnistes de l’entente et d’espions français ». Dans les journaux officiels toutes les calomnies y passèrent pour fustiger le mouvement cronstadien, notamment l’accusation d’être un foyer de « la conspiration blanche ». Ils envoyèrent des agitateurs communistes un peu partout en Russie et en particulier à Petrograd et à Moscou, pour appeler le prolétariat à se mobiliser contre le soulèvement contre-révolutionnaire de Cronstadt. Le comité de défense de Petrograd dirigé par Zinoviev, assuma un contrôle complet de la ville et de la province de Petrograd. Une loi martiale fut instaurée et toute réunion interdite. On prit des mesures exceptionnelles pour protéger les institutions du gouvernement. Des panneaux de proclamation affichés un peu partout dans les rues, ordonnaient à tous les grévistes de retourner au boulot, interdisaient les arrêts de travail et mettaient la population en garde contre tout rassemblement dans les rues. Si ces ordres n’étaient pas respectés, les autorités menaçaient de faire feu sur le champs. Le comité de défense entreprit un nettoyage systématique de la ville. On arrêta de nombreux ouvriers et soldats soupçonnés de sympathiser avec le soviet de Cronstadt. Les familles de marins vivant à Petrograd furent mises en état d’arrestation en qualité d’otages. On informa les marins de Cronstadt en lançant des tracts par avion de la prise d’otage de leur famille respective, en les avisant que s’il arrivait le moindre mal aux bolcheviques détenus, les otages le payeraient de leur vie !

À Cronstadt, personne ne voulait imiter l’exemple des bolcheviques, le soviet alla jusqu’à recommander de ne pas s’en prendre aux membres du parti communiste par vengeance. Les marins croyaient naïvement, que le gouvernement ne les attaquerait pas militairement. Et de toutes façons, ils refusaient de prendre l’initiative de l’offensive contre une éventuelle menace bolchevique.
À Petrograd, une rumeur persistante courrait comme quoi, les communistes préparaient une opération militaire contre la commune de Cronstadt, mais là aussi personne n’y croyait tellement cela semblait absurde. La population savait peu de choses sur la situation de cette ville, ils ne pouvaient donc que s’en remettre aux journaux communistes, et à leurs calomnies.

Le Petro-soviet se réunit le 4 mars 1921, et Zinoviev ouvrit la séance, où il démarra par une explication sur la situation de Cronstadt dans un long discours. D’après le témoignage d’Alexandre Berkman, le discours paraissait tellement improbable que les accusations de Zinoviev semblaient être de la pure invention. Cependant la décision fatale fut prise sur la seule base d’un document, appuyé par Kalinine, qui dénonçait de façon véhémente et hystérique les marins. Tout semblait avoir été préparé à l’avance. La résolution contre Cronstadt fût votée et les marins furent accusés de soulèvement contre-révolutionnaire envers le pouvoir soviétique.
Ce dernier exigea la reddition immédiate de la commune de Cronstadt. Le tout fut chapeauté par Léon Trotski qui intima l’ordre officiel de réprimer et de maîtriser les mutins par la force des armes. Il avait rassemblé ses forces : les divisions les plus dignes de confiance en provenance des divers fronts, des régiments Kursanti, des détachement de la Tchéka et des unités militaires formées exclusivement de communistes. Les plus illustres experts militaires russes furent envoyés sur place pour préparer le plan relatif au blocus et à l’attaque de Cronstadt. Les hostilités démarrèrent le 7 mars, à 18H45.

Cronstadt vivait avec l’espoir que les prolétaires de Petrograd viendraient à leur secours mais ces derniers étaient terrorisés. De plus, la ville était bloquée et isolée et ne pouvait compter sur l’aide de personne. La garnison était composée de moins de 14 000 hommes, dont 10 000 étaient des marins. La garnison devait défendre une forteresse très étendue. Les attaques répétées des bolcheviques renforcées par l’envoi de troupes fraîches, le manque d’approvisionnement dans la ville assiégée, les longues nuits blanches passées à faire la garde dans le froid : tout cela sapait la vitalité des assiégés. Ils ripostèrent désespérément et luttèrent héroïquement contre les assauts simultanés. Les marins n’avaient même pas de baïonnettes pour rendre l’approche impossible aux forces communistes.

Le matin du 17 mars les bolcheviques s’étaient emparés d’un certain nombre de forts. Ils pénétrèrent dans la ville par le point le plus faible de la défense de Cronstadt ; et c’est alors que commença le massacre le plus brutal. Dibenko, nommé commissaire de Cronstadt, fut investi des pouvoirs absolus pour « nettoyer la ville rebelle » . Il s’en suivit une orgie de vengeance avec l’aide de la Tchéka qui réclamait de nombreux prisonniers pour ses pelotons d’exécution nocturnes et systématiques.
Le 18 mars le gouvernement bolchevique et le parti communiste de Russie commémorèrent publiquement la commune de Paris de 1871 qui avait été noyée dans le sang des ouvriers parisiens par Gallifet et Thiers. Et en même temps, ils célébraient leur « victoires » sur la commune de Cronstadt ! Quelle sinistre ironie !!!...

Sources :

  • La rébellion de Kronstadt d’Alexandre Berkman
  • La commune de Cronstadt « crépuscule sanglant des soviet » d’Ida Mett

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